Dolly, la fille du général Chambe sur le front d’Alsace de l’hiver 1945

De bonnes raisons imposent d’évoquer « Dolly ». Elle était la fille aînée de René Chambe, née le 20 octobre 1919 à Vaulry dans la maison familiale maternelle du Repaire. En 1939, à 19 ans, elle se maria avec Gérard de Vachon d’Agier, jeune officier de marine de 23 ans. Mais suivons-là durant l’hiver 1944-1945.

A ce moment-là, son père est attaché à l’état-major du général de Lattre de Tassigny à la tête de la 1re Armée Française. Les hommes doivent affronter des coups de froids terribles et il n’en faut pas plus à Dolly pour remuer la petite société de Vaulry et de la Haute-Vienne ! A vos aiguilles, à vos crochets, chaussez vos lunettes ! Déballez en grand vos boîtes à ouvrage ! Dolly se met en tête de trouver de la laine et se démène pour que chacun et chacune dépasse les animosités dans un but commun pour la Victoire. Les actions de la résistance et les étiquettes partisanes ont (aussi) fait beaucoup de dégâts, avec des relents de règlements de compte. « Nous allons tricoter des chaussettes pour nos soldats ! ». Et voilà que toutes ces dames tricotent pour les troupes du front alsacien. Le boulanger accepte de prêter sa camionnette pour acheminer les lainages jusque là-bas.

Parcourons quelques archives…

Lettre de René à sa femme Suzanne du 1er décembre 1944.

« Félicite Dolly de son initiative intelligente et pleine de cœur. Dis-lui que je lui réponds par ces quelques lignes par ton entremise.

Quant tout cela sera mis sur pied et bien positif, je lui enverrai un ordre de mission pour elle et son camion, qui lui permettra de circuler dans la zône des Armées et de nous rejoindre… où nous serons, en Alsace. Je lui expliquerai comment nous trouver.

Au cabinet même du général de Lattre de Tassigny, il y a un bureau du « Service Social » que cela concernera au premier chef, pour la 1re armée. Dolly y sera accueillie à bras ouverts avec ses lainages pour les soldats.

Elle vivra avec nous le temps nécessaire (et au-delà si elle le désire), présidera à la distribution de ses dons dans les unités au cantonnement… ou en ligne.

Le Service Social en fera la répartition avec elle, en lui donnant les indications sur les unités les plus démunies, les plus nécessiteuses.

[…]

Ah ! Cette Dolly, j’admire et j’aime sa nature vibrante, trépidante, enthousiaste ! Ce n’est pas une bourgeoise, elle ! Dis-lui que je suis fier d’elle. »


René Chambe - Dolly en novembre 1942

Odile de Vachon dite Dolly, fille aînée de René Chambe, en novembre 1942.


Lettre de René à sa femme Suzanne du 16 décembre 1944 :

« Que Dolly pousse à fond ses lainages sur l’article chaussettes ! Nos troupes en sont démunies à un point tragique. Nous avons des quantités de gelures de pieds. Beaucoup de souffrances.

C’est plus important que les chandails et les passe-montagnes et même que les gants. Chaussettes, chaussettes et encore chaussettes !..

Dolly est sûre d’être reçue avec son ou ses camions comme le petit Noël ! Qu’elle me dise combien elle aura de voitures, combien elle aura d’hommes avec elle (noms inutiles) et je lui enverrai un ordre de mission en règle à son nom à elle et à celui de Marie-Jo pour lui permettre d’arriver jusqu’à nous. »

Puis l’échéance approchant, son père n’est pas sans inquiétudes alors que de grandes quantités de neige s’abattent en Alsace. il écrit à sa femme en suggérant que Dolly reporte son voyage, cependant… :

Lettre de René à sa femme Suzanne du Samedi 27 janvier 1945.

« Dans les rues de la ville où je suis, il y a 0,60 m à 0,70 m de neige, sans aucune exagération. Elle tient, car il fait très froid !

Dans la campagne, il y a 1 m et dans les Vosges de 2 à 3 m. Les routes ne sont même pas déblayées.

[…]

Je ne vois pas Dolly traversant le Massif Central ni même circulant ici, dans de telles conditions. Je ne voudrais pas toucher son enthousiasme car je me rappelle à quel point, dans mon enfance et ma jeunesse, je haïssais ceux qui soufflaient un vent froid sur mes propres enthousiasmes et retenaient mes élans au nom détesté de la raison.

Et puis je sais qu’à la vérité on finit toujours par triompher et à passer. Mais je sais aussi parfois à quel prix. Et je suis partagé entre le désir de ne pas diminuer l’élan de Dolly et le souci de ne pas la laisser affronter des obstacles épuisants et des heures trop sévères… »

Cet article du Service de presse vient relater la visite de Madame de Vachon d’Agier, sans faire état, par discrétion, de sa filiation avec le général Chambe :

1re ARMEE
Service de presse

Les combattants de l’Est ont reçu les dons de la population limousine

Madame de Vachon d’Agier, accompagnée du Médecin-Commandant Chenaud [sic], du Service Social de la XIIe Région Militaire, de M. Mazin, qui fut le chef du maquis de la Haute-Vienne, est arrivée le lundi 29 janvier 1945 au poste de commandement du général de Lattre de Tassigny commandant la 1re Armée Française sur le front d’Alsace.

Le camion de lainages, don de la population limousine et du Service Social, est lui-même arrivé à bon port, conduit par…

Madame de Vachon d’Agier et le médecin-commandant Chenaut [sic] ont immédiatement pris contact avec le Service-Social de la 1re Armée Française en vue de la répartition des lainages à effectuer entre les unités les plus démunies.

A l’aide de voitures mises à leur disposition par la 1re Armée, tous deux se sont aussitôt rendus dans les cantonnements, ou en secteur, auprès des troupes, afin de leur remettre de leurs propres mains les lainages et les dons qui leur étaient destinés.

Le bataillon Corrèze-Limousin (en voie de fusion avec le glorieux 9° Zouaves) fut le premier servi.

Puis ce fut le tour des chasseurs-blindés des 1re et 5e Division Blindées dont le rôle par – 24°, dans leurs tanks, en pleine bataille, avait été signalé comme le plus dur qui soit, car le froid qui règne dans un char d’assaut impose aux équipages des souffrances plus cruelles encore que celles supportées par toutes les autres troupes. Beaucoup de ces équipages étaient précisément en pleine bataille depuis plus de huit jours et l’arrivée de ces lainages fut saluée avec enthousiasme et reconnaissance.

Détail à signaler, Madame de Vachon d’Agier distribua, elle-même, le 2 février, à proximité de la ligne de feu, le dernier lot de lainages à des équipages des chars d’assaut qui allaient quelques instants plus tard pénétrer les premiers dans la ville de Colmar tenue encore par les Allemands.

Cette distribution eut lieu dans un village enlevé peu d’heures auparavant par nos troupes, où la canonnade et la fusillade faisaient encore rage. L’enthousiasme des chasseurs fut à son comble de voir qu’une femme venue du fond du Limousin avait tenu à venir, au nom de la population limousine toute entière, leur apporter au milieu même des combats ce témoignage d’affection et de reconnaissance.

Le lendemain, Madame de Vachon d’Agier fut reçue par le général de Lattre de Tassigny qui la retint à sa table pour partager avec ses officiers le frugal diner des combattants, dans le village d’Alsace où il venait d’installer, en pleine victoire, son poste de commandement.

Il lui exprima sa gratitude, ainsi que celle de toute l’armée à l’égard de la population de la Haute-Vienne, pour la pensée qu’elle avait eu et pour le geste avec lequel avait tenu à la mettre en action.

La population limousine peut être tranquille, les lainages et dons auxquels elle a travaillé avec tant de cœur sont bien arrivés à bon port sur le front de l’Est et ont été distribués aux combattants de première ligne.


René Chambe - de Lattre de Tassigny à Colmar Affiche 5 février 1945

René Chambe - de Lattre de Tassigny à Colmar Affiche 5 février 1945 - détail

Affiche du Message à la population de Colmar du 2 février 1945 par le général de Lattre de Tassigny, chef de la 1re Armée Française, après la prise de Colmar. Autographée par de Lattre de Tassigny.


Reprenons la correspondance de René Chambe :

Lettre de René à sa femme Suzanne du 6 février 1945.

« J’ai conduit Dolly un peu partout, ce qui lui a fait grand plaisir, je crois. Le plaisir des soldats ainsi visités a été encore bien plus grand, tu peux le croire !

Nous sommes entrés en Alsace, d’abord par le sud, du côté de Mulhouse (par quelle neige et par quel froid !), puis par le nord, en faisant tout le tour des Vosges.

Dolly est venue ainsi en toute première ligne, à 2 kil. de Colmar, alors que les Allemands tenaient encore la ville et que nos éléments les plus avancés se battaient dans les faubourgs. C’étaient le 2 février.

[…]

Dolly a entendu de près la canonnade et la fusillade. Elle a été survolée au ras des toits d’un village (hélas ! en ruines) par des avions allemands passant en trombe et lâchant des bombes, tandis que la fusillade faisait rage sur eux et que les obus sillonnaient l’air.

A un moment, les soldats américains, en tirailleurs, se sont planqués, impressionnés, dans les fossés et à l’abris derrière les murs, preuve que cela chauffait ferme. Eh bien, Dolly a été très chic, le sourire aux lèvres, sans chercher une minute à se protéger. Songe que nous venions de franchir le fameux canal de Colmar enlevé peu d’heures auparavant par nos hommes. La réaction était chaude, car ce canal marquait une limite décisive dans la bataille. Aucune autre femme que Dolly n’est venue jusque-là, je te l’assure !

Elle est brave. Je pensais à part moi qu’elle aurait fait un magnifique officier ! J’avais tenu à l’amener jusque-là, afin qu’elle ait des souvenirs. Elle en a maintenant !

[…]

Les soldats et les officiers ont été enthousiasmés de voir cette jeune femme (on ne l’appelait partout que Mademoiselle) venir au milieu d’eux, presque jusque sur la ligne de feu. »

A la mémoire de ma grand-mère qui s’en est allée
aujourd’hui même, Jeudi 19 avril 2018.
Odile de Vachon d’Agier vient de s’éteindre à l’âge de 98 ans
dans sa maison de Baudinard-sur-Verdon,
là-même où son père est décédé, il y a plus de 34 ans.

> Voir un reportage muet d’époque sur l’avancée des troupes françaises sur le Rhin en 1944-1945. (Chemin de mémoire – ECPAD)

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 -1983).

https://generalrenechambe.com

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