Lettre du front – 13 mars 1916 – extrait

Voici un extrait exceptionnel où René Chambe relate un combat aérien livré la veille par une escadrille toute entière. La bataille date du 12 mars dans le ciel de Verdun. En effet, à l’injonction de Pétain adressée au commandant de Rose « Je ne vois rien ! Rose, nettoyez-moi le ciel ! », ce dernier recrute dans les meilleures escadrilles une équipe de choc pour rééquilibrer le ciel de Verdun durant tout le mois de mars 1916. Mais ce qui est surtout intéressant, c’est ce que notre jeune aviateur constate sur la forme nouvelle prise par les combats aériens.

Lettre de René Chambe à son frère Joseph du 13 mars 1916.

[…]
Hier, nous avons livré une véritable bataille rangée à 2800m contre 18 avions boches.

Ce que nous avions prévu pendant l’hiver se réalise en tous points. Il y a maintenant de véritables combats d’escadre contre escadre tout comme sur la mer. C’est féerique et inouï.

Si tu avais vu les préliminaires de la lutte !!! Nous étions douze.
L’escadre boche était signalée par téléphone et semblait composée d’appareils de bombardement escortés d’appareils de chasse (cuirassés et torpilleurs si tu veux bien).

Nous sommes partis tâchant de rester groupés le mieux possible et bientôt nous nous sommes trouvés à la même altitude que la flotte ennemie qui apparaissait devant à une assez grande distance encore, presque rangée en bataille.

Mon vieux, on a une sacrée émotion, une émotion forte je t’assure au moment du branle bas de combat. Et comme la distance diminuait rapidement !!!


René Chambe - l'escadrille prête au départ 31 mars 1916

Photo : commentaire de René Chambe : « 31 mars 1916 L’escadrille en formation de départ va prendre son vol pour aller venger l’injure allemande, en bombardant le terrain de L. Moinier et Quellenec ne reviendront pas. L’appareil sur lequel j’ai fait l’expédition est le plus à droite sur la photographie. Nous ne sommes pas encore en selle. Au 1er plan un monocoque Morane ». On note l’expression de cavalerie « en selle » !


Je verrai longtemps à ma gauche et à ma droite à quelques cents mètres, les camarades qui étaient à mes côtés. Pas un biplace. Rien que des monoplaces. Les pilotes seuls combattent maintenant dans l’attaque. Il n’en est pas de même pour les appareils de reconnaissance où l’observateur a souvent à se défendre contre les pirates boches qui sillonnent les lignes.

Le résultat a été merveilleux. L’escadre boche a été mise complètement en déroute, sans qu’aucun des nôtres ait été touché, à peine quelques balles de ci de là dans les appareils.

La lutte a eu lieu exactement au-dessus – un peu en arrière cependant – d’un des points dont le nom revient bien souvent dans les communiqués de ces jours derniers. J’aime à croire que l’infanterie a été heureuse de voir ce grand combat où nous avons donné avec autant d’ardeur qu’elle-même.

Pour ma part, je me suis trouvé soudain nez à nez avec un avion boche. Nous nous sommes croisés à une allure fantastique. J’ai fait demi-tour le plus vite possible pour l’attaquer. Il a plongé alors pour m’éviter tandis que je le suivais en actionnant ma mitrailleuse. A ce moment un autre avion boche me survolait sans que je puisse l’apercevoir mais je l’ai nettement entendu me tirer dessus. J’ai lâché le premier pour faire face mais ma mitrailleuse était vide et j’étais à cet instant tout près d’un de ces redoutables Fokker qui ne sont, après tout, pas plus malins que les autres. Lui aussi avait vidé son rouleau de mitrailleuse car il ne tirait plus. Fébrilement, j’ai rechargé mon arme. Pelletier est survenu à ce moment pour me prêter main forte et à deux nous sommes revenus à la charge, criblant de balles le Fokker qui a piqué à mort, certainement touché. Puis rechargeant nous avons été soutenir un copain qui se débattait contre deux boches. A ce moment, on n’entendait – malgré le bruit des moteurs – que le crépitement des mitrailleuses. Tous les appareils étaient mêlés en grand désordre. Minute inoubliable où le sang bat aux tempes, où l’on perd la notion de ce qui se passe, où l’on a des gestes automatiques, des réflexes : et rien d’autre !

Et quelles poignées de mains au retour sur le terrain d’atterrissage ! quels yeux brillants, quelles voix vibrantes pour raconter – tous ensemble – les mille péripéties si fugitives d’une bataille rangée aussi extraordinaire.
[…]

Source Collection René Chambe

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