Lettre du front – 12 mars 1915

Sacré soldat, non seulement par le tempérament de battant au sens large, mais par la volonté ferme de s’expliquer et de convaincre son frère, prenant le temps d’écrire une lettre et des idées clairement et fermement exprimées.

Lettre de René Chambe à son frère Joseph du vendredi 12 mars 1915

            « Vendredi 12 mars 1915

            Mon cher Jo la lettre que tu viens de m’écrire m’a un peu étonné ainsi que tu t’y attendais.

            Vraiment, il a dû t’arriver quelque chose d’extraordinaire. En somme tes huit pages peuvent se résumer à cette observation que tu développes :

            « C’est dégoûtant de se faire casser la figure pendant qu’il y en a tant qui se cachent à l’arrière. »

            Permets que je transpose et que j’écrive ce qu’il faut écrire et penser c’est-à-dire ceci :

            « C’est dégoûtant qu’il y en ait tant qui se cachent à l’arrière pendant que d’autres se font casser la figure. »

            Pèse bien la nuance et la différence. Elle est sensible.

            Maintenant tu vas jusqu’à dire que nous sommes les dupes de certains, que c’est pour eux que nous combattons. Hé là ! Halte mon vieux ! Nous ne sommes ni dupes ni prisonniers ! Que beaucoup n’auront rien fait, rien risqué, qui se seront tenus lâchement loin du feu, arrivent cependant à retirer de grands profits de cette guerre, c’est possible et même probable. C’est logique. Il en a été de tous temps ainsi.


René Chambe - lettre à son frère du 12 mars 1915


            Mais que nous, nous allions nous lamenter, calculer, hésiter à marchander nos risques en nous disant : « Au fond pourquoi me faire tuer ? Je serais bien bête !… Pour que les autres en profitent !… »

            Un abîme… Rien à voir avec ces raisonnements là ! Nous ne faisons pas la guerre pour de petits profits personnels, des grades, des galons, des croix ! Non ! Si on nous les donne, cela nous fait plaisir. Mais nous combattons pour autre chose de plus large et de plus vaste, pour une Idée. Je méprise profondément ceux qui se battent autrement. Je les méprise autant que ceux qui se tiennent loin des lignes de feu. D’ailleurs, je les plains aussi ceux qui n’ont pas voulu être de cette fête. Quelle figure feront-ils après la guerre ? 

            D’ailleurs il faut raisonner sur des choses précises. Je vais te poser deux axiomes indiscutables.

            1°/ Une armée composée de gens qui se tiennent à peu près ce langage : « Oh nous sommes beaucoup. Je vais tâcher de rester en arrière. Les autres marcheront. Nous serons tout de même vainqueurs. » est une armée vouée aux pires désastres. 

            2°/ Une armée composée d’individus dont chacun de pense qu’à se porter en avant plus vite que les autres, a le droit d’avoir tous les espoirs même les plus grands.

            C’est comme dans un assaut ou une charge. Il faut que chacun n’ai qu’un idée : aller plus loin et plus vite que les autres. Ah si l’on regarde ses voisins de droite et de gauche, si l’on règle son pas sur le leur, on n’avance pas !

            Voilà tout ce que je pense.

En France, je sais, ils sont foultitude ceux qui ont bassement intrigué, qui ont gémi blêmes de peur, qui n’ont pas craint les démarches les plus viles pour avoir quoi !… le déshonneur de ne pas se battre ! Oui ils sont légions ! pour notre plus grande honte !

            Mais quoi ? Tu voudrais que mon élan en ralenti ! qu’à mon tour je calcule et me dise : « Je me fais tuer pour que ce soit les autres, ceux qui s’embusquent en ce moment qui en profitent plus tard ? ». Non. Je m’en tiendrai à ce que je disais tout à l’heure, je ferai partie toujours de ceux qui risqueront le plus qu’ils le pourront. Si chacun en fait autant la victoire est indiscutable.

            Mille souvenirs affectueux mon vieux Jo, à toute la maisonnée également.

René Chambe »

Collection René Chambe

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).

https://generalrenechambe.com

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