Le cor de Monsieur de Boismorand (1971)

Annoncée déjà dans les dernières lignes des Souvenirs de chasse pour Christian, ce nouveau recueil de récits et de souvenirs en est la suite, tant réclamée par les lectrices et les lecteurs. Il est une invitation à renouveler l’expérience heureuse de la lecture de son « aîné ». Petit délice littéraire, on peut y goûter même sans aimer la chasse car, comme le disait André Billy, lui-même plutôt réfractaire à cette activité, au sujet des Souvenirs de chasse : « J’aime les histoires de chasse en littérature et sur les gravures anglaises. L’auteur […] y montre une gentillesse et une bonne grâce dignes des contes d’Alphonse Daudet et de Pagnol. » René Chambe aurait aimé titrer – si joliment – son ouvrage Contes du Pavillon des Quatre-Vents mais…


René Chambe - Le cor de M de Boismorand Ed P de la Cité 1971  René Chambe - Le cor de Monsieur de Boismorand Ed Montbel 2013

Presses de la Cité, 1971
Montbel, 2013


« [Le Pavillon] a été au centre de mes randonnées, des mes premières aventures de chasse, de mes premiers battements de cœur. Le Pavillon des Quatre-Vents, en écrire seulement les syllabes, éveille en mon âme une résonance que tu ne peux comprendre, presque aussi forte que celle de prononcer le nom de Monbaly. Cette résonance est si profonde que j’avais d’abord songé à intituler ce livre Conte du Pavillon des Quatre-Vents. Je ne l’ai pas fait pour deux raisons :

La première est que j’ai craint d’être accusé d’avoir voulu plagier le titre célèbre des Contes de mon Moulin, d’Alphonse Daudet, ce chef-d’œuvre. Quel sacrilège ! J’en serais bien indigne.

La seconde est que ce nom des Quatre-Vents est en ce moment utilisé, employé à profusion, en quelque sorte galvaudé, mis à toutes fins par une nuée de gens qui ne se doutent certainement pas de ce que cela peut représenter pour moi : presque une profanation. » (p 11)

Après cette entrée en matière sous les mots de l’auteur, et plutôt que de présenter nous-même ce livre, sans doute avec maladresse, parcourons ces quelques lignes dont l’auteur et critique s’en réfère, lui-aussi, à l’excellente analyse de Billy (à lire dans la présentation des Souvenirs de chasse pour Christian) (critique non datée, non sourcée) :

« Ce que je me plais à respirer, c’est l’atmosphère des vieilles mœurs dans ces histoires de chasse de René Chambe », a écrit André Billy.

C’est bien en effet une évocation étonnante d’un mode de vie aujourd’hui disparu avec les hommes qui l’animaient, qui fait l’extraordinaire qualité du Cor de M. de Boismorand et de tous les autres récits qui entourent ce petit chef-d’œuvre. Qu’il s’agisse des émotions d’un jeune chasseur en rupture de ban avec la légalité ou d’une chasse au lièvre place de la Concorde, on retrouve partout cette même atmosphère de fraicheur et de jeunesse, de fidélité au passé, d’exquise sensibilité et d’humour mélancolique.

Ce texte, écrit dans ce style qui est la marque de René Chambe, pureté classique, clarté, harmonie musicale de la phrase, est un grand, un très grand livre qui séduira tous ceux aiment la chasse, les animaux, la nature. »

Avec Les Cerises de Monsieur Chaboud, publié juste avant sa mort (Plon, 1983), René Chambe reviendra une ultime fois sur ses souvenirs d’enfance.

Extraits

«                – Vous leur parlez avec votre cor, vous y mettez, on le sent, tant de conviction, tant de cœur, tant de force d’évocation, qu’on s’attend à tout instant à voir jaillir du pavillon de votre trompe des cavaliers du temps jadis, veneurs et amazones en habits Louis-XV, les cheveux poudrés sous le tricorne. Vous les ressuscitez !
– Que ne le puis-je, Madame ! Cela viendra peut-être un jour.
– Un jour ou une nuit comme celle-ci, au clair de lune.

Brusquement, sans motif apparent notre mère lâche le bras de M. de Boismorand qu’elle avait pris gentiment et se précipite pour aller se suspendre à celui de notre père, en proie à une émotion intense :
–  Emile !

Elle ne peut plus parler, ses dents sont près de s’entrechoquer :
– Emile… des chevaux !
– Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
– Des chevaux !… Ils montent vers nous !
– Des chevaux ?… Vers nous ?… Ma parole, tu déraisonnes !
– Si, si, des cavaliers !… Des chevaux ! Je les entends, ils montent vers nous ! Sauvons-nous !

Le visage de notre mère est décomposé.
– Mais non, voyons ! On ne voit rien ! On n’entend rien ! N’est-ce pas vous autres ?
– Non, rien !
– Là, là ! Je les entends. Ils montent vers nous, j’en suis sûr !

Mon frère et moi, étendus sur le dos et rêvant aux étoiles, nous avons été tirés de notre béatitude. Nous bondissons sur nos pieds, saisis de frayeur. Il vaut mieux se sauver. Je crie :
– Oui, oui, je les entends, les chevaux !
– Je les entends aussi ! hurle mon frère.

C’est faux, nous n’entendons rien, absolument rien, ni l’un ni l’autre, mais il s’agit d’impressionner notre père, de le décider à donner l’ordre de retraite. C’est ainsi que naissent les paniques, pour un mot, pour un geste incontrôlable. Nous sommes au bord de l’épouvante. Jamais je n’ai eu aussi peur ! Non sans raison, peut-être…

M. de Boismorand, lui, très calme, prend le parti de plaisanter :
– Ils ne sortent tout de même pas de ma trompe, ces cavaliers, Madame ! Même si ce sont des fantômes !
– Oh, taisez-vous, Monsieur ! Ne riez-pas ! A force de l’appeler, de lui parler avec votre cor, qui vous dit que ce n’est pas Diane de Châteaumorand qui arrive avec son équipage ?
– A Dieu ne plaise, Madame !
– Car ils arrivent, ils arrivent ! Je vous jure que ce n’est pas une hallucination ! Ils approchent ! Je les entends, je les entends ! Comment ne les entendez-vous pas ?

Mais La Ramée vient de lever la main :
– Chut ! Faites silence ! Madame a raison. Je les entends, moi aussi, maintenant ! Là, dans cette direction et pas loin ! Il y a des chevaux, plusieurs chevaux ! »

***

« […] à la chasse comme au jeu, la chance est le facteur déterminant. Ainsi, il arrive qu’un jour de battue le capitaine des chasses, désirant t’honorer, t’assigne un poste réputé excellent :

– Mon cher, vous êtes là à un poste de grande cuvée. Il y a quinze jours, le président-directeur général de Saint-Gobain, ici même, n’a pas cessé de tirer. Regardez, toutes ses douilles sont encore par terre ; plus de soixante. Préparez vos cartouches. Attention, vous allez voir ce qui va vous passer !

Or, il ne te passe rien : un ou deux oiseaux minables.

Ou bien, il arrive, à une autre battue, que ce même capitaine des chasses te dise à voix basse sur le ton de la confidence navrée :

– Cher ami, je m’excuse, je vous mets cette fois à un très mauvais poste, mais il faut quand même le garder. Vous êtes en retour, c’est-à-dire sacrifié. Évidemment je ne donnerais pas ce poste au comte de Paris, mais avec vous je ne me gêne pas.

« Vous le voyez là-bas, le comte de Paris, il est sur la ligne, au n°7. D’ici, vous aurez au moins la satisfaction de le voir tirer, c’est un très grand fusil. Vous, vous ne verrez rien passer. On n’a jamais rien vu à ce poste. Encore une fois, je m’excuse »

Il salue, un doigt à son chapeau et s’éloigne.

L’instant d’après, tout le gibier se bouscule pour passer à ton poste. Il veut absolument passer à ton poste. Pas à un autre. C’est un feu d’artifice. Les oiseaux t’arrivent droit dessus en rangs si serrés qu’à la fin de la battue tes deux fusils te brûlent les mains à travers tes gants.

Le comte de Paris n’a rien tiré. Le capitaine des chasses s’arrache les cheveux et le garde-chef jette de dépit sa casquette dans un fourré. »

***

« Un dernier conseil : décroche ton téléphone, un soir d’octobre, appelle le n°8 à Vaulx-Milieu et commande ton déjeuner [au Café des Chasseurs, quartier Saint-Germain], mais trois ou quatre jours au moins à l’avance. Sollicite des truites de la Bourbe ou du canal des Catalans, à la meunière. Les unes et les autres sont excellentes. Demande aussi, mais cela va de soi, le traditionnel civet de lièvre. Quand on te l’apportera, alors crois-moi, tu te lèveras de toi-même, spontanément, saisi d’admiration et de respect, tant le fumet te montant aux narines comme un encens dépassera tout ce que tu auras pu espérer et même imaginer. Il te caressera le visage comme un bouquet où se mêleront les mille senteurs et saveurs de la colline, le laurier sauvage de Saint-Germain, le thym au feuillage incarnat, le serpolet amarante et, par-dessus tout, les grains bleu-noir de nos genévriers du Dauphiné, de ceux-là mêmes, peut-être, qui marquèrent mon poste le jour de mon premier lièvre lorsque j’avais quinze ans.

Mais attention, tu seras observé ! Si ton attitude et celle de tes convives est bien conforme à celle qu’on attendait de vous, alors tu verras paraître Dame Bertrande t’apportant – hors menu – une surprise de son cru : une cohorte de grives bien alignées sur canapés, avec, au centre, d’extraordinaires rôties, onctueuses, épaisses et tendres, où se marient étroitement l’intérieur des grives, le foie gras et un soupçon – mais alors un soupçon de soupçon ! – d’ail très doux, en provenance de Provence. Des rôties si parfaites, régal des dieux, que les grives, si elles n’étaient pas elles-mêmes rôties, demanderaient à en avoir leur part.

[…]

Si tu es bien vu et si as su obtenir la cote d’amour maxima – et je n’en doute pas – alors, en plus du fromage de chèvre de Frontonas (pur entre les purs) et des pêches de vigne bien rouges (des vraies de vraies, à la fois sucrées et amères), tu auras droit à une autre surprise : tu verras arriver l’omelette norvégienne, au cœur glacé mais à la peau brûlante entourée de flammes, chef-d’œuvre préparé de ses mains par la mère de Dame Bertrande, Mme Gaston Bailly.

Mais tous ces parfums suaves, toutes ces odeurs de fleurs et de fruits, ces senteurs du terroir, ces effluves légers que l’on respire sur les ailes du vent ne seraient rien sans le meilleur d’entre eux – et je sais que tu l’apporteras en venant – le plus évocateur, le plus émouvant, le plus fidèle et le plus doux, le parfum nostalgique du souvenir. »

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 -1983).

https://generalrenechambe.com

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