22 novembre 1918 : Entrée de l’armée française à Strasbourg

Le 22 novembre 1918, les troupes françaises du 1Oe corps d’armée du général Gouraud (IVe Armée) défilaient à Strasbourg pour célébrer dans les clameurs et la ferveur populaire le grand retour dans le giron français. Le capitaine René Chambe y était, au titre de commandant des forces aéronautiques de ce 10e corps. Très vite, il écrit ce récit gonflé d’émotion (extraits).

Ce texte est inédit.
Reproduction interdite.
Annoté par nos soins.

            Vendredi 22 Novembre 1918. 10 Heures du matin… instant inoubliable. Après quarante-huit ans, nos troupes rentrent à Strasbourg…

            La minute qui sonne est parmi les plus grandes de l’Histoire, parmi les plus éblouissantes de la gloire française.

            C’est le 10ème Corps d’Armée qui a l’honneur insigne de pénétrer le premier, le tout premier, dans la vieille capitale d’Alsace. Le général Gouraud commandant la IVème Armée est à la tête des troupes.

            Depuis trois jours Strasbourg nous attend. Les drapeaux sont aux fenêtres depuis mardi. Les derniers détachements allemands ont quitté la ville, longeant les fortifications et les boulevards extérieurs, pour éviter le centre. Le bruit lourd des bottes ennemies s’est éteint pour toujours. Leurs arrière-gardes ont franchi le pont de Kehl.

            Dix heures du matin.

            Le soleil est étincelant, un beau soleil de fin novembre avec un ciel pur, sans un nuage, sans une tache. Dans le froid vif, les brumes du Rhin s’évaporent lentement et montent, longues écharpes blanches, sous les premiers rayons. Le Rhin… Strasbourg… Kehl !

            Le cœur serré d’une émotion sacrée, nous venons de survoler la grande ville aux toits penchés, couverts de vieilles tuiles jaunes.

            C’est mon dernier vol… la dernière page de mes carnets de guerre…

            Aigüe, vertigineuse, la flèche légendaire de la cathédrale nous apparaît dressée en plein ciel. A son sommet, tout à son sommet, frémit dans le matin léger un grand drapeau aux trois couleurs de France.

            Trois fois, nos avions ont décrit de larges cercles au-dessus du clocher sombre, où le soleil oblique accroche des paillettes dorées.

            Puis nous avons lâché des milliers de papiers bleus, blancs et rouges. Ce sont les proclamations du général Gouraud à la population de Strasbourg et aux soldats de la IV° Armée.

            Sous la brise matinale, les feuilles ont tournoyé longtemps, puis sont descendues lentement, comme de grands vols de pigeons. Elles se sont posées sur les vieux toits verdis, sur les pignons, sur les branches des arbres, au long des esplanades. Nombreuses sont celles tombées dans le dédale compliqué des rues, sur les places publiques et sur les quais de l’Ill.

            Nous avons vu la foule noire s’écraser et se les disputer. Place Kléber, des groupes mouvants se sont précipités, mais le bruit du moteur ne nous a pas permis d’entendre les clameurs.


René Chambe - Strasbourg 22 novembre 1918 -1

La place Kléber à Strasbourg le 10 novembre 1918. René Chambe a marqué d’une croix la fenêtre d’où il s’est un moment tenu pour voir le défilé du 22 novembre 1918. Collection René Chambe.


            La ville toute entière est prodigieusement pavoisée, les maisons hérissées de drapeaux et de bannières. Il y en a tellement, tellement qu’une étrange lumière tricolore semble courir de rue en rue, illuminer les carrefours, border d’un trait de feu le contour des toits penchés. L’effet en est inoubliable et majestueux.

            Puis nous avons atterri dans un champ, près des fortifications. Le dernier vol… Une automobile attendait pour nous transporter jusqu’au cœur de Strasbourg… place Kléber.

            La minute est une grande minute et, pour la noter, par habitude je tire ma montre : 10h15 exactement – heure française -.

            Nos troupes vont arriver. Déjà elles ont pénétré par la porte de Schirmeck, la porte ouest… celle qui ouvre du côté de la France.

            Place Kléber, une foule énorme est entassée, mouvante, houleuse. Presque toutes les femmes ont revêtu le costume d’alsacienne. Et la vision du grand nœud aux ailes de deuil a quelque chose de profondément émouvant, de symbolique. Les façades des maisons disparaissent sous les drapeaux français, les guirlandes de buis, de sapin vert et de papiers multicolores. De grosses lanternes vénitiennes se balancent, en longues rangées, à tous les étages. Des grappes humaines s’écrasent à toutes les fenêtres grand’ouvertes.

            Nous jouons des coudes avec douceur, pour tâcher de traverser la cohue et avoir une bonne place. Mais nos uniformes sont vite signalés. De grands cris nous accueillent. Des fenêtres les plus voisines, cent voix nous appellent et nous supplient de monter. Nous ne sommes que trois.

            Tirés, poussés, nous nous trouvons bientôt au premier étage d’une maison. Des gens, délirants de joie, nous secouent les mains sans se lasser. Force nous est de prendre place au meilleur endroit.

            Au-dessus de la mer humaine, de la houle des têtes, la statue de Kléber se dresse obscure, prophétique et légendaire. Le général, fièrement appuyé sur son sabre, a pendant quarante-huit ans, monté ainsi la garde, symbole de l’inébranlable ténacité alsacienne et de l’espoir sacré aujourd’hui réalisé.

            Le propriétaire de la maison nous explique qu’hier, sur la Kaïsers-Platz, des messieurs et des notables de la ville ont jeté bas la statue équestre de Guillaume I°. Elle gît encore là-bas, renversée au milieu d’ovations tumultueuses.

            N’est-ce pas un rêve que nous vivons ?!… Non !… la réalité est bien là, là sous nos yeux, vibrante, étincelante. Nous la touchons ! Nos troupes entrent à Strasbourg !… et, tout bas, je me répète cette phrase incroyable et fabuleuse. Le cœur et le cerveau sont trop petits pour comprendre d’un seul coup l’immensité de cet événement.

            De toute mon âme tendue à se briser, je veux alors regarder, regarder, tout voir, tout voir, tout retenir !… C’est le couronnement fulgurant de notre foi, à nous, les officiers français ! Nos efforts n’ont pas été perdus ; pas perdues les sombres journées d’instructions, au temps lointain du temps de paix, les lents et éternels rabâchages, les longues heures patientes ; pas perdues les paroles chaque année répétées à nos soldats ; pas perdue notre ardente propagande pour réveiller le sentiment national ; pas perdue notre vie consacrée à ce seul et immense but ; pas perdu ce grand espoir farouche que nous avons toujours gardé, tenace, enfoncé dans le cœur et que personne n’aura jamais pu nous arracher, ni les sots, ni les lâches ! Pas perdus ! Pas perdus !


René Chambe - Strasbourg 22 novembre 1918 -2

Autre vue de la Place Kléber de Strasbourg, annotée par René Chambe. 10 heure du matin marque le début du défilé et l’entrée solennelle des troupes françaises à Strasbourg. Collection René Chambe – fonds Frédéric Chambe.


            De la fierté ?…

            Oh non ! Pas même de la fierté, mais un bonheur trop rand, trop grand !… Des larmes brûlantes.

            Elle est là cette Revanche, cette grande Revanche ! Nous la tenons à deux mains, comme je tiens à deux mains la barre de ce balcon de fer !

            Et retrouver l’Alsace ainsi !  qui l’eût espéré !… Nous ne savions pas ! Oh ! comme ils sont coupables ceux qui ont douté, qui nous ont dit : « – Trop tard !… L’Alsace ?… Elle est allemande » !

            Allemande, l’Alsace ?… A ceux qui le crurent et qui le croient encore, je ne veux opposer que ce mot si profond et si juste d’un homme de condition modeste :

« – Après ce que vous avez vu lorsque vous êtes entrés chez nous, nous ferez-vous encore l’injure de proposer un plébiscite pour demander si nous voulons être Français ? »

            Ah ! que ceux qui ont fait preuve de pessimisme, qui ont douté, gémi, désespéré, fassent amende honorable ! Qu’ils viennent voir ! qu’ils se penchent !… Qu’ils regardent !…

            La place est noire de monde. Les nœuds des Alsaciennes frémissent par centaines, étoilés d’une cocarde tricolore… d’une cocarde française. Hommes et femmes, tous la portent, cette cocarde. Chacun a voulu l’arborer. Les boutonnières et les corsages en sont fleuris. Les proclamations lancées tout à l’heure sont encore dans les mains. Elles palpitent, piquetant de notes claires la foule sombre. Sur le côté gauche de la place, un long couloir a été ménagé pour le passage de nos troupes. Des hussards, à cheval, sabre au clair, font respecter l’alignement. Mais leur consigne est difficile. Le passage devient de plus en plus étroit. Les derniers arrivés écrasent les autres rangs. Fermes et souriants, les hussards, jugulaire au menton et fleur au casque, font reculer ceux qui exagèrent.

            Le pâle soleil de novembre a percé les brumes. Tout un côté de la place est baigné de lumière dorée.

            Soudain, une clameur s’élève, formidable et un long remous secoue la foule, court de fenêtre en fenêtre.

            Stridentes, des trompettes de cavalerie sonnent une fanfare guerrière dans une rue lointaine… Puis elles se taisent. On n’entend plus rien. On ne voit rien encore…

            Une explosion d’acclamations et des cris monte de toutes parts : – Vive !… Vive, vive la France !

            Les clameurs roulent comme des vagues et ne finissent plus. Toutes les têtes sont tournées du même côté, comme les arbres d’une forêt se penchent vers le soleil. Aux balcons, les gens se tendent vers le vide, des bras se lèvent et s’ouvrent comme pour étreindre. Peu à peu le silence se rétablit, immense, grand.

            Une angoisse sacrée passe…

            Et soudain… Et soudain, gaie, joyeuse, vibrante, la fanfare des trompettes éclate tout près, à l’autre bout de la place.

            Elles sont là !

            Pour la première fois, depuis quarante-huit ans, les vieilles maisons de Strasbourg résonnent aux accents guerriers et vifs des trompettes de cavalerie française. Pendant quarante-huit ans, sous la botte, elles n’ont entendu que le son triste et monotone des fifres allemands.

            Aussi, l’effet en est-il prodigieux. Un tonnerre, un véritable tonnerre, secoue la ville. Un bruit immense couvre toutes choses. Toutes les bouches hurlent. Toutes les fenêtres ne sont que des paquets de bras noirs agitant des mouchoirs blancs. En bas, la foule est traversée d’un long frémissement. Tous les chapeaux sont en l’air. On s’écrase. D’énorme remous vont et viennent dans tous les sens. On n’entend plus les trompettes.

            Mais voici l’Armée Française…


Strasbourg 1918 INA

A 3’00 environ : les troupes le 22 novembre 1918 in « Déjà une caméra : 11 novembre 1918 à Strasbourg ». Vidéo INA. Le 11 Novembre 1918 un cameraman était présent à Strasbourg. Ces images sont rares et constituent le témoignage d’une époque difficile pour l’Alsace. Interview du commandant MEYER autour du 11 novembre par Roland RECHT / Emission : Est panorama, 1966 / Producteur ou co-producteur : Office national de radiodiffusion télévision française Strasbourg / Réalisateur : Charles Giraud / Journaliste : Roland Recht


[…]

Brusquement… terrible, splendide, faisant dresser les têtes, figeant les cœurs, éclate et roule le tonnerre de la Marseillaise. C’est une musique d’infanterie, celle d’un régiment de la 2e division, du 10° Corps d’armée ; derrière les chevaux, on ne la voyait pas ; On ne s’y attendait pas…

            Un délire s’empare de Strasbourg. Aucune expression ne sera assez forte, aucun mot assez puissant, aucun adjectif assez grand pour donner une idée de ce spectacle… pour expliquer… pour dire…

            Un hurlement inouï court de bouche en bouche. Quelque chose qui n’a pas de nom soulève la foule, un vertige, une folie, un grand cri. Des vagues humaines se ruent vers la musique. Les hussards de service sont débordés, submergés. Le tambour major, à grand’peine, s’ouvre un passage… La Marseillaise !… La Marseillaise à Strasbourg, où Rouget de L’Isle la chanta pour la première fois !…

            La France à Strasbourg !…


René Chambe - Strasbourg 22 novembre 1918 -3

Strasbourg, entrée du général Gouraud à la tête de la IVe Armée Française le 22 novembre 1918. Image illustrant l’article de Kuriocity (voir lien en fin d’article), origine probable Gallica.


            Quelque chose de gigantesque et d’effroyable s’écroule… L’Allemagne s’écroule !… 1870 s’écroule !… Tout s’écroule !… Et la Victoire aux ailes d’or, la Victoire Française est bien là, revenue parmi nous, comme aux temps fabuleux de la Première République ou du Premier Empire.

            Et toute la ville chante la Marseillaise !!!

            Qui n’a pu voir un tel spectacle ne peut tout à fait le comprendre. Un frisson sacré court, et se propage, en larges ondes, sur toute la foule. C’est d’une beauté surhumaine. Il semble que l’on sente son cœur s’écraser dans sa poitrine. Les yeux sont voilés de larmes brûlantes. C’est une impression qui transporte étrangement et courbe l’âme comme sous un grand souffle venu de l’au-delà du monde. A cette minute, dans cette masse, chaque homme, au moins pendant quelques secondes, est un peu plus qu’un homme.

[…]

Et comment décrire ce qui va suivre ?

            Au coin de la place, dans un rayon de soleil, scintillant haut sur les têtes, voici les premiers rangs de baïonnettes, les premières baïonnettes françaises. Voici les fantassins, les héros, les survivants de ceux qui moururent tant. Voici le fantassin français, celui qui a le plus souffert, le plus durement combattu, celui qui fut LE PLUS TUE.

            Aussi, la foule l’attendait et le préférait secrètement. De toutes parts jaillissent de frénétiques acclamations, des acclamations que l’on n’entendra plus jamais. Le fracas de Sambre et Meuse est noyé dans ce formidable roulement. C’est d’une telle beauté, d’une telle portée que l’on en ressent entre les épaules un long frisson glacé… le frisson des grandes choses.

            Les voilà !… Les voilà !…

            Ils ne peuvent pas passer tant la foule s’est resserrée. On veut les toucher, les embrasser. A droite et à gauche des rangs, courent, sur deux files, d’innombrables Alsaciennes en costume, l’énorme nœud de ruban noir étoilé d’une cocarde, la jupe rouge, le corselet noir, les bas blancs. Bientôt l’alignement ne peut plus être respecté. Les Alsaciennes entrent dans les rangs, se mêlent aux soldats, les prennent par le bras, leur arrachent leurs fusils, pour les porter fièrement à côté d’eux.


René Chambe - Strasbourg 22 novembre 1918 -5

« Les Alsaciennes entrent dans les rangs, se mêlent aux soldats, les prennent par le bras« . Image illustrant l’article de Kuriocity (voir lien en fin d’article), crédit inconnu.


            Les capitaines commandant les compagnies se retournent sur leurs chevaux, font des gestes de désespoir… et rient. Des paquets de dix, de vingt Alsaciennes se glissent entre les hommes, leur piquent des fleurs au casque, au ceinturon, tout en marchant, tout en chantant. Maintenant, le défilé est devenu un flot d’Alsaciennes et de soldats mêlés. Ah ! il y en a, il y en a des Alsaciennes ! Toutes les jeunes femmes et les jeunes filles de Strasbourg et des villages qui ont mis leur costume… costume sacré pour un soldat français. Aussi personne n’ose les éloigner. On les laisse faire ce qu’elles veulent, aller où elles veulent. Les grandes ailes noires, heureuses, palpitent comme des papillons. C’est bien le symbole de l’Alsace délivrée, ces nœuds légendaires encadrés de baïonnettes française !

            Des longs cris passent comme des souffles, s’éloignent puis reviennent pareils aux vagues d’une marée. Cris interminables, cris inintelligibles où parfois se discerne : « – Vive… vivie la France ! Vive l’armée ! ».

            Mais je suis trop loin et je descends, fendant la foule, afin d’être plus près, de toucher ce rêve.

[…]

Les hommes ? Que font les hommes ?

            Un par un, je les regarde.

            Casques bossués, ternis, enfoncés sur les yeux, jugulaires serrées sous les mentons, la houle passe. Pauvres gens, graves cœurs, ils touchent la récompense lumineuse. Leurs chefs ne leur ont pas menti. Ils l’ont !… Comprennent-ils ?

            Ah ! S’ils comprennent !

            Rien, jamais, ne m’aura bouleversé d’avantage et ne me bouleversera jamais plus que ce que j’aurai vu à cet instant.

            Bonnes têtes à vieilles moustaches ou imberbes ; bonnes têtes sculptées par quatre années terribles, à coups de souffrances et de rides ; bonnes têtes à peau tannée, parcheminée, fripée par les combats, les tranchées, le froid, les offensives, les reculs, les chagrins, les misères, la longue attente… tout le formidable fardeau supporté pendant cinquante deux mois tragiques. Presque toutes sont pareilles, les regards fixes sous la visière d’acier, le teint pâle, les mâchoires serrées… les yeux pleins de larmes.

            Voir pleurer ces hommes rudes, ces hommes simples, c’est suprêmement beau. Ah ! comme nous sommes fiers d’eux à cette minute !…

[…]

Voici un drapeau, le premier drapeau qui passe.

            Il est noirci, déchiré, un grand trou dans le rouge. Près de la pique, sont accrochées trois croix de guerre qui, à chaque pas, se heurtent avec un cliquetis argentin et léger. On l’entend ce petit bruit, car, au passage, un formidable silence s’établit sur la foule. Les hommes se découvrent, muets, les yeux durs, les lèvres serrées… LE PREMIER DRAPEAU FRANÇAIS A STRASBOURG… 47ème de ligne… Beaucoup de femmes ont les mains jointes.

            Sombres, les trois couleurs tombent lourdement sur la hampe, entre quatre éclairs de baïonnettes. Les franges d’or sont toutes noires.

            Serrées, pressées contre le lieutenant porte-drapeau, deux Alsaciennes ont voulu tenir aussi la hampe. Et leurs bras nus s’allongent haut, bien haut pour permettre à leurs mains le contact sacré. La garde laisse faire.

            Trente, cinquante, cent autres Alsaciennes s’écrasent autour du groupe et leurs ailles palpitent, les grands nœuds frémissent, brodés de fleurs multicolores. Les corselets noirs, les châles clairs, les robes rouges des catholiques et vertes des protestantes, les bonnets blancs des Lorraines composent un véritable et magnifique bouquet, le seul digne de ce drapeau vainqueur.


René Chambe - Strasbourg 22 novembre 1918 -4

Un cortège de jeunes Alsaciennes accompagne le mouvement de la marche victorieuse. Les fenêtres sont pavoisées, les balcons occupés. Image illustrant l’article de Kuriocity (voir lien en fin d’article), crédit inconnu.


[…]

            Le roulement de l’artillerie n’a pas fini de s’engouffrer dans la rue des Mésanges, qu’à l’autre bout de la place éclate la Marche Lorraine. Musique en tête, voici le 2ème d’infanterie. La Marche Lorraine à Strasbourg ! L’émotion est à son comble.

            Ah ! comme ils la connaissaient, cette grande chanson nos Alsaciens et nos Lorrains ! Des milliers de voix accompagnent aussitôt les principaux passages :

            Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine !

            Vous avez pu germaniser la plaine.

            Mais notre cœur, vous ne l’aurez jamais !

            Et malgré vous nous resterons Français !!!…

            Les acclamations s’élèvent formidables, indescriptibles. Les bravos et les applaudissements crépitent. Après chaque reprise du refrain, tous les cuivres, toutes les flûtes et tous les fifres s’arrêtent sur un roulement de tambours et de grosse caisse soulignant avec vigueur la dernière phrase. Puis, brève, sèche, éclate une sonnerie de clairons…

[…]

Au moment où, près de moi, tout s’est tu, où les têtes sont découvertes, un cri s’élève… un cri tout seul dans ce vide… un cri à la fois vibrant et étranglé et qui se brise dans un sanglot.

            – J’ETAIS A MARS-LA-TOUR !… 7ème CUIRASSIERS !

            Il y a un remous et je vois un homme de haute taille remettre à deux mains son grand chapeau de feutre noir qu’il enfonce sur ses sourcils. Il a une grosse moustache blanche et pleure à chaude larmes. Son cou raviné de rides profondes se perd dans un faux-col immaculé, serré d’une cravate noire. Au revers de son manteau, à deux rangs de gros boutons, fleurit le petit ruban vert et noir de la Médaille de 1870[1].

            Tandis qu’il se mouche bruyamment et achève d’essuyer ses yeux tout rouges, j’ai le bonheur de pouvoir l’approcher et lui serrer longuement la main.

            – Vous étiez à Mars-la-Tour, Monsieur ?

            – oui, mon capitaine… un rude jour allez ! Je n’ai rien eu, mais mon cheval a reçu deux coups de lance.

            -Votre nom, je vous prie ?… Vous êtes d’ici ?…

            – Hetweiler Albert. J’étais maréchal des logis au 2e escadron.

            – Et maintenant ?…

            – Maintenant j’habite un petit village d’ici, Ittenheim… Voilà 48 ans que je vous attendais.

            – Vous voyez que nous sommes venus !

            – Oui… oui… vous voilà… vous voilà… Maintenant je peux aller au cimetière… Je ne voulais pas AVANT…


René Chambe - Strasbourg 22 novembre 1918 -6 INA

« Nous jouons des coudes avec douceurs, pour tâcher de traverser la cohue et avoir une bonne place. Mais nos uniformes sont vite signalés. De grands cris nous accueillent. Des fenêtres les plus voisines, cent voix nous appellent et nous supplient de monter. » Capture de la vidéo INA (voir plus haut)


[…]

4ème Zouaves…

Habillés de kaki, coiffés de la chéchia rouge, par rangs de seize, les zouaves avancent dans un alignement superbe. Chaque homme porte la fourragère rouge, symbole de tant de sang versé. Tandis qu’ils passent, je m’efforce de renseigner les gens autour de moi. En effet, tous ces uniformes, touts ces attributs nouveaux sont inconnus de la population.

            – Ce sont des zouaves ?… Ah, ce sont des zouaves ?…

            – La fourragère ?… La fourragère de la Légion d’Honneur ?… On les prenait pour des Américains !!!…

            Mais bien vite on les acclame.

            – Vivent les zouaves !… Vivent… Vivent les zouaves !…

            Un peu partout on a enfin reconnu la vieille arme légendaire dont la gloire a fait le tour de tant de champs de bataille, toujours présente aux premiers rangs.

            Voici le drapeau !… Oh ce drapeau !…

            Indescriptible…

            Quelque chose de noir. Les trois couleurs se devinent à peine… En loques… De longues déchirures avec des bouts de soie hâchés… La frange d’or, noircie, ne tient plus au rouge et, décousue, déchiquetée, pend sur une longueur de plus d’un mètre. Des lettres, autrefois dorées, des noms de victoires, sont presque effacées. Une vieille Légion d’Honneur, toute noire elle aussi, est accrochée au sommet de la hampe.

[…]

Loin vers les rues, le Chant du Départ s’éteint comme une grande chose triste… comme un beau souvenir tragique. Et, pour la seconde fois, on ressent un pli au cœur, un serrement de gorge… Tant de camarades ne sont plus là !… Tant de noms se lèvent… tant de figures… tant de gestes évanouis… tant de traits de pur courage…

            Je revois bien des scènes… des petites croix de bois où nous avons inscrits, de la pointe du canif, de pauvres noms… Nous mettions alors, dans les lettres mal gravées, de l’encre de stylographe, afin que l’inscription durât plus longtemps… 1914… mes dragons… le sous-lieutenant Verny[2], mon camarade si téméraire ; les brumes de novembre en Belgique… l’enterrement hâtif, au clair de lune, de mon sous-officier, à petite figure d’enfant, côte à côte avec son brigadier[3]. Pas de bière… pas de planches… un peu de leur manteau sur la figure… Il y a déjà quatre ans !… Et tant d’autres… tant d’autres !…

            Par bribes, des lambeaux de souvenirs me reviennent avec une intensité saisissante. J’entends des bouts de phrases, des cris, des plaisanteries épiques, des plaintes que je me suis juré de ne jamais oublier… je reconnais des voix…

            C’était un soir… c’était un matin…

            C’était un jour…

            C’est immense ce qu’il y a eu d’évènements dans ces quatre ans !!! Certains paraissent formidablement loin, effacés, enfoncés dans le noir chaos de tant de souffrances et de misères glorieuses.

            Le cri de ce brigadier tombant :

            – Ah, mon lieutenant, je suis tué ! Tant pis !

[…]

C’est aux morts qu’aurait dû revenir l’honneur insigne d’entrer à Strasbourg…

            Le sacrifice d’une vie n’est pas trop grand pour un pareil honneur. C’est le couronnement.

            C’est fini. Sur la place Kléber le défilé est terminé. Je suis emporté. On se rue maintenant vers la Kaïsers-Platz où Gouraud, sur les marches du palais du Kaïser, en face de la statue gisante de Guillaume Ier va passer solennellement les troupes en revue.

            Avec un bruit d’océan, la foule crève en fleuves noirs par toutes les avenues et toutes les ruelles. On entend des rires, des cris, des chants, des bribes de Marseillaise. Des drapeaux tricolores s’agitent et passent de main en main sur la houle des têtes. On marche sur des fleurs. Les cloches de la cathédrale sonnent à toute volée.

            Où sommes-nous ?… N’est-ce donc pas un rêve ?… L’Alsace… La Victoire… Strasbourg…

            On ne comprend pas bien encore… Non pas bien. Mais l’on devine que l’on comprendra plus tard, un peu plus tard… Et l’on se sent le cœur étrangement serré, les yeux brûlés comme par une trop grande lumière… ou par des larmes.

            Puisse la France ne jamais oublier de pareils instants…

René Chambe
Capitaine aviateur.

Ce que les images en noir et blanc ne montrent pas, ce sont des drapeaux rouges qui ont flotté ici où là, jusque sur la flèche de la cathédrale, alors que Strasbourg était encore sous le joug allemand… Le 22 novembre, il est probable que ces drapeaux aient été décrochés au profit des drapeaux tricolores. Mais le 9 novembre, René Chambe, qui n’est pas encore entré en Alsace (le 17 seulement) écrit à sa mère et évoque la révolution qui sourd en Allemagne. Il ne parle pas de Strasbourg, sait-il quoi que ce soit d’ailleurs ? Il écrit :

« à l’intérieur d’un Empire dont les jours sont comptés, s’allument les premières torches de la révolution. Comme en Russie, ce sera la flotte qui brandira le signal. Kiel, Wilhemshaven [Wilhelmshaven], Cuxhaven, Héligoland, Hambourg !… On chante la Marseillaise dans les rues de Munich… »

A voir aussi :

[1] La bataille de Mars-la-Tour (dite aussi de Rezonville ou Vionville) eut lieu le 16 août 1870 au sud de Metz, lors d’un repli de l’armée française en direction de Verdun et Châlons. Elle fut un succès pour les troupes françaises du maréchal Bazaine face l’avant-garde du IIIe Corps du général prussien von Alvensleben qui vint lui couper la route par surprise. On a coutume de considérer cette bataille comme la dernière grande bataille de cavalerie en Europe, marquée par l’épisode de la « chevauchée de la Mort » à laquelle prit part le 7e Cuirassiers français.

[2] Lire la note relatant sa mort dans Adieu cavalerie ! Plon, 1979, p23.

[3] Le brigadier Vialle (Adrien, Paul, Germain, 20 ans) et le maréchal des Logis Souquet (Pierre, 24 ans), tombés le 3 novembre 1914 à Kemmel près de Dranoutre (Belgique), touchés par un obus de 105 aux côtés de Chambe qui fut miraculeusement épargné. Il s’aperçut peu après qu’un éclat lui était passé entre les jambes en transperçant sa cape. (René Chambe, Route sans horizon, Plon, 1981, pp 231-232)

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).

https://generalrenechambe.com

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