Des grandes manœuvres de septembre 1899 en Isère à celles de Gironde en 1911. René Chambe apprenait et préparait la guerre.

À l’heure où débutent les exceptionnelles manœuvres Orion 26, à l’heure où le contexte international n’est pas sans résonner avec des bruissements du passé, à l’heure où les regards se tournent vers une jeunesse que personne ne souhaite projeter dans un avenir troublé, l’état d’esprit de René Chambe apparaît dès son enfance comme un arbre soigneusement et solidement planté. C’est un arbre, au beau milieu du champ de bataille, secoué de turbulences, par endroits haché par les éclats de violence, qui tient bon, robuste et souple, certain de son utilité, enraciné dans une foi inébranlable en la victoire.

Château de Monbaly à Vaulx-Milieu en Isère
Le château de Monbaly, tenu par les chasseurs du « parti bleu », « victime » d’une destruction par l’artillerie des assaillants du « parti rouge » lors des manœuvres de septembre 1899. Collection René Chambe.

Déjà avions-nous évoqué son engagement et son sens du devoir, aussi avions-nous parlé de son grand-oncle, « l’oncle Maurice », hussard de la Guerre de 1870. René Chambe conclut ses Souvenirs de chasse pour Christian (Flammarion, 1963) par deux chapitres relatant, à hauteur d’enfant (et un peu de général…), les grandes manœuvres qui se tinrent dans sa région du Dauphiné à la fin de l’été 1899 (chapitres publiés également dans la Revue des Deux Mondes les 15 septembre et 1er octobre 1963, et bien plus tard, « recyclés » dans Les cerises de Monsieur Chaboud. Plon, 1983) :

« Notre père nous en a rapporté la nouvelle : les grands manœuvres du Sud-Est, qui, voici trois jours, ont commencé entre le Col de la Faucille, Saint-Claude, Oyonnax et Louhans, vont se déplacer vers le sud, franchir le Rhône et se poursuivre jusque chez nous, dans la vallée de la Bourbre. C’est une nouvelle affolante et merveilleuse […] nous sommes transportés d’excitation et d’allégresse. »

Et son père de détailler le déroulement des opérations tel qu’il a été imaginé par l’état-major :

« On suppose que les Allemands viennent de passer par la Suisse et de déboucher en France, au nord de la vallée du Rhône. Ils cherchent à envelopper notre aile droite. Celle-ci, trop faible pour accepter la bataille, a dû se mettre rapidement en retraite.

À cette nouvelle, je prends feu comme une allumette :

C’est pas vrai ! On bat pas en retraite !

[…]

Son aile gauche est forcée de descendre jusqu’ici, dans la vallée de la Bourbre. Le choc va donc avoir lieu demain ou après-demain, ici même.

Le choc ? Mon frère et moi, nous échangeons un regard chargé d’inquiétude. Vraiment, ne serait-il pas plus sage de rentré dans le camp retranché de Lyon, puisque nous avons un appartement là-bas ? Mon frère me souffle à l’oreille :

Non, on ne peut pas. Papa est capitaine, alors il doit donner l’exemple.

– Il va falloir préparer toutes les chambres, nous aurons peut-être, dès demain soir, quinze officiers à loger. Et bien entendu, nous les recevrons tous à dîner, j’y tiens beaucoup.

[…]

Mais les « beaucoup de blessés », ils mangeront aussi ? interrogé-je naïvement.

Bien sûr, ça mange beaucoup les blessés, et même aussi les morts, ironise mon père. Vous verrez, les morts auront un excellent appétit !

Je pers pied de plus en plus ; dans mon esprit se mélangent les réalités de la guerre et les fictions de la manœuvre. Je reste la bouche ouverte…

Mais notre père continue, toujours à l’intention de notre mère :

Ce sont des manœuvres très importantes. Songe que quatre corps d’armée entiers y prennent part. Le parti bleu, le nôtre, comprend […] Et alors, ça, c’est le grand secret de la manœuvre, deux divisions du XIXe Corps d’Algérie arriveront par bateaux […] Elles débarqueront à Marseille et seront immédiatement transportées par chemin de fer par Avignon, Valence et remonteront la vallée de l’Isère, pour être déposées à Moirans et à Voiron, face au nord. […] La question des transports va être étudiée en détail par les quatrièmes bureaux. La marine de commerce ainsi que la marine de guerre vont être à l’ouvrage, c’est passionnant !

C’est passionnant, coupe ma mère. Tu me dis qu’il faut dix volailles ? C’est peut-être beaucoup ?

Mais non, ce ne sera pas beaucoup. Réfléchis. Je ne sais pas combien nous serons ?… Comptons : quinze officiers, nous, la cuisine, les ordonnances, Brouchoud qui viendra aider au service de table et puis les imprévus, l’oncle Maurice, que sais-je ?…

Aurons-nous un général ?

Sûrement pas. Je t’ai dit que nous serons ici en première ligne. Les généraux ne sont jamais en première ligne. Non, nous n’aurons pas de général.

Oh ! Ils ne sont jamais en première ligne ? Où sont-ils donc alors ?

Mais beaucoup plus en arrière, pour avoir des vues d’ensemble et pouvoir commander.

Ce n’est pas possible… Moi, je croyais que, pour l’exemple, un général… »

[…]

« Monbaly défendu par les chasseurs, cette nouvelle me transporte d’une joie indescriptible ! Dans mon esprit, il ne s’agit pas seulement des chasseurs alpins, mais aussi de tous les chasseurs en général, et en particulier de ceux du pays. Je vais les voir arriver, mes vieux amis, les Delange, les Nivert, les Muriset, les Marquette, tous armés de leurs Lefaucheux, sanglés de leurs ceintures de cartouches à broche, bleues, vertes, rouges. Peut-être aussi le père David, avec son pot-de-beurre et sa poire à poudre ? Quand le Pays est envahi, tout le monde marche !

Je délire d’enthousiasme. Aujourd’hui, je vais être intenable !

À 10 heures, la fusillade a commencé à pétiller dans la plaine. C’est la première fois que j’entends ce pétillement grêle, affaibli par la distance, se propageant rapidement sur un front invisible. J’ai dix ans, j’ai le cœur un peu serré. Patience, j’aurai plus tard bien souvent l’occasion de l’entendre… »

Achevons de picorer ces souvenirs. Le soir, une truculente histoire de traitrise viendra galvaniser les deux enfants en colère. Avec la complicité des gens de la maison, on profite de leur naïveté pour échafauder un plan infaillible consistant à « enclouer les canons » du parti rouge…


Carte envoyée à sa mère le 7 août 1909 pendant les « manœuvres de brigades » depuis le camp de Saujon (Charente-Maritime) représentant la plage de Pontaillac à Royan. Collection René Chambe.

Mais le temps de l’enfance est fini. Chambe est alors un jeune engagé au 10e régiment de Hussards de Tarbes. Il adresse régulièrement à sa mère des cartes postales. C’est ainsi que l’on peut suivre ses manœuvres depuis les Pyrénées jusqu’en Gironde et en Charente-Maritime, une première fois en 1909 – il a vingt ans – puis une deuxième en 1911.

En 1909, après des « manœuvres de brigade » en août, René Chambe écrit une carte pour de nouvelles « manœuvres d’infanterie » depuis le château de Labatut où les cavaliers sont logés, le 3 septembre :

« Ma chère Maman, nous sommes arrivés ici ce matin et y sommes très bien reçus. Demain c’est la déclaration de guerre, après demain les hostilités vont commencer. Ne craignez rien, les balles sont en carton. Bons baisers »

L’enthousiasme du jeune sous-officier apparaît dans toutes les situations, même les plus embarrassantes. Dans sa carte du 30 juin 1911 écrite à Laruns, le lendemain du départ, le maréchal des logis Chambe décrit :

« le monument de Guindy, le célèbre maréchal des logis du 10e Hussards, qui tua en 1806 le prince Louis de Prusse. Le capitaine de B. à l’arrivée a fait rendre les honneurs à Guindy par les trompettes et tout l’escadron. Puis il a piqué un petit laïus patriotique bien senti qui a mouillé bien des yeux. »

« Avec mes 4 hommes sur 56 kilomètres nous en avons fait au moins 30 à pied. À un moment donné je me suis engagé avec cette petite troupe dans un raccourci effroyable. Vraiment j’ai cru que nous étions ‘’foutus’’. À un certain moment nous dominions le vide de 200 ou 300 m. Les chevaux étaient effarés. Il fallait les caresser, les tirer par la figure, les pousser par derrière pour les faire avancer. Pendant 4 heures ça a été comme ça. Mes hommes claquaient littéralement des dents. Ce raccourci qui était long de 10 kilomètres environ nous a évité d’en faire 21 exactement, donc 11 de gagnés. Une colonne d’infanterie qui se reposait en bas dans la vallée n’en croyait pas ses yeux et quand nous sommes arrivés en bas nous a applaudis à outrance. […] C’est un beau raid ! Mais je ne regrette rien car le soir à 6 heures à l’appel général sur la place du village devant tout l’escadron et toute la foule, j’ai eu l’honneur insigne d’être félicité à la tête de mes quatre éclaireurs par le capitaine et le colonel ensuite. […] Quant à moi, je recommencerais cela avec plaisir et je n’étais pas du tout mais du tout fatigué. Du reste, j’ai l’habitude de ces marches. Vive la cavalerie !!! 

Je vous envoie ci-joint quelques fleurs des Pyrénées cueillies au col d’Aubisque 1852, il y avait de la neige. »


« René, Maréchal des logis en juin 1911 a cueilli ces fleurs au col d’Aubisque à 1852 d’altitude » écrit sa mère Berthe pour ne rien perdre de cette relique… Collection René Chambe.

Le 12 août, à Bazas :

« Demain nous passons à Sauterne et nous arrêterons chez M. de Lur Saluces. J’espère qu’il y aura quelques bonnes barriques sur le bord de la route. »

Le lundi 14 août à Floirac :

« Nous cantonnons ce soir dans les environs de Floirac, exactement sur les bords de la Garonne, au ras de l’eau. Bordeaux est juste, juste en face à 200 mètres, il y a même une passerelle pour traverser, mais un ordre formel nous interdit de passer de l’autre côté. C’est terrible. Nous sommes tous cantonnés dans le chai abandonné d’une belle propriété. […] Hier dans la nuit, orage épouvantable. Ce matin de nouveau, soleil torride. »


Au cantonnement de Floirac le 14 août 1911, marqué par une croix. Collection René Chambe.

« St-André de Cubzac, 16 août 1911

Soleil de feu comme toujours ! On finit par en rire et nous appliquons tous la fameuse et antique devise du 1er escadron : Toujours prêts ! Toujours contents !!

Voici le pont où je passe pour la troisième fois. Il est long comme trois ponts de la Guillotière et haut ! haut ! Les chevaux renâclent et roulent des yeux comme des boules de loto quand on le traverse, car au milieu on y danse quand il souffle du vent !!! »


Le pont routier de Cubzac enjambant la Dordogne, conçu par Charles de Sansac et édifié entre 1879 et 1883 par la Compagnie des établissements Eiffel. Collection René Chambe.

Le 18 août à Saint-Fort sur Gironde :

« Nous n’allons pas à Saujon. Il est exact qu’il y a une épidémie de fièvre aphteuse.

Nous allons à Semussac à 5 kilomètres de St Georges de Didonne et à 8 K. de Royan. Seulement ce village est minuscule et nous allons être infâmement mal. Tant pis !!! Nous irons au bord de la mer, c’est une compensation. L’océan est à 4 kilomètres. Quelle veine ! Aux bains de mer !!! Nous allons aux bains de mer ! Et dire qu’on plaint les soldats. »

Le 12 septembre à Castelmoron, sur la route du retour, la lassitude semble gagner car les manœuvres touchent à leur fin :

« La manœuvre finit demain à la Réole. Ouf !! Ce n’est pas trop tôt. Nous en avons tous assez. Ce matin le combat a été effrayant (de 3h du matin à 2h de l’après-midi). »

Bien plus tard, la gravité a gagné sur l’enthousiasme. C’est novembre 1938, le colonel Chambe commande les manœuvres de sa 35e escadre de bombardement (Base 105 de Lyon-Bron). La revue Les Ailes relate brièvement (n°909 du 17 novembre 1938) :


Le carnet de vol du colonel Chambe du mois de novembre 1938. Il atteste des mouvements de la 35e escadre depuis Lyon jusqu’en Afrique du Nord. Collection René Chambe.

« Les manœuvres de tir des 34e et 35e escadres

À son tour et sous le commandement du Colonel Chambe, un détachement de la 35e Escadre a gagné l’Afrique où il va faire des tirs analogues à ceux de la 34e Escadre à Ksar-el-Souk.

Le départ de la Base de Bron eut lieu le 7 novembre dans l’après-midi. Le matin, le Général Baltus, commandant la 7e Subdivision Aérienne, accompagné du Colonel Girier et de plusieurs autres officiers avait passé en revue les équipages qui partaient : 21 équipages devant leurs appareils, des Amiot-143 à moteurs Gnome-et-Rhône K-14.

En deux groupes, commandés l’un par le Capitaine Sournia, l’autre par le Commandant Ferigoule, les Amiot décollèrent de Bron, à 14 heures. Ils atterrirent à 16 heures à Istres où ils devaient rester trois jours. Repartis le 10 novembre, à 8h40, ils gagnèrent Tunis, où ils arrivèrent à 15h50. Un avion a dû cependant rester à Istres à cause d’un ennui mécanique ; il devait rejoindre, par la suite, l’Escadre ainsi qu’un autre appareil qui, celui-là, dût rester à Tunis. L’Escadre arriva à Oran le 12 avec dix-neuf appareils ».




Le colonel Chambe, au centre, converse avec le général François d’Astier de la Vigerie, commandant la 4e région aérienne (Lyon), au départ de la 35e escadre pour ses exercices au Maroc. Source : numéro spécial de « La vie aérienne » du 23 novembre 1938.

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983). https://generalrenechambe.com