L’engagement militaire de René Chambe. Le devoir chevillé au corps.

La guerre, j’étais fait pour ça ! René Chambe était-il un va-t’en guerre, un fanatique isolé de son temps seulement mu par ses passions et ses pulsions ? La réponse est non. En quoi cet homme, engagé volontaire, était-il un homme « de son temps » ? C’est précisément son engagement militaire qui nous intéresse ici. Tentons de saisir sa pensée à travers ses mots et un florilège de textes.

Le regard vers l’Alsace et la Lorraine

« La guerre est déclarée. C’est le plus beau jour de ma vie ! » (Route sans horizon, p51) Cette phrase ne semble pas figurer dans son carnet original mais René Chambe l’a peut-être écrite dans une version réécrite de son journal de guerre. Dans son carnet, on peut cependant lire : « Quarante ans qu’on attend !!! » et plus loin après avoir eu connaissance de la nouvelle le 4 août seulement « La guerre est déclarée, eh bien tant mieux !« .

René Chambe disait lui-même qu’il fallait s’expliquer sur ces propos (Radioscopie 02/10/1979, INA), comme ici :

« Nous n’avions qu’un idéal : délivrer l’Alsace-Lorraine. Je n’étais pas seul ! J’avais des quantités de jeunes gens qui pensaient comme moi ! C’était un très beau jour ! Quand la guerre a éclaté […] Nous sommes partis en couverture de la deuxième armée de Castelnau en Lorraine. […] j’ai vu, les premiers jours de la guerre, toute une ligne de soldats français qui avait été fauchée. Parmi eux, il y avait un petit saint-cyrien avec le casoar à plumes blanches et rouges et il avait ses gants blancs. Il était tué parmi les autres. Mais à ce moment-là, la France toute entière avait sur le front un casoar à plumes blanches et rouges et sur les mains des gants blancs ! Toute la France ! C’était la joie ! Alors ne m’accablez pas si je dis que c’était le plus beau jour de ma vie ! »

Le voilà mobilisé le 1er août 1914, lui, le jeune sous-lieutenant de cavalerie de 25 ans en garnison à Limoges au 20e régiment de Dragons. C’est donc le 4 août dans la journée, durant le long voyage en train pour rejoindre la frontière lorraine, qu’il apprend avec ses camarades et grâce à un civil qui faisait là les cent pas dans la gare de Montargis avec son journal sous le bras, que l’Allemagne vient de déclarer la guerre à la France. (Archives privées René Chambe et Radioscopie)


René Chambe pendant son année scolaire 1905-1906 au Lycée Ampère de Lyon. Deux ans plus tard en 1908, l’année de ses 19 ans, le château de Monbaly est vendu. Théâtre de son enfance, il fut aussi celui des Grandes manœuvres de 1899 qu’il raconte dans ses Souvenirs de chasse pour Christian (Flammarion, 1963). 1908 fut aussi l’année de son engagement militaire comme volontaire pour trois ans.

Si certains, le visage emprunt de gravité, sont inquiets et préoccupés, d’autres exultent. René Chambe exulte, comme la plupart des engagés volontaires. Enfin, enfin, enfin !!! pourrait-il écrire. « Revanchard » reconnu, Chambe surnommé plus tard « Panachard » par Paul Pléneau au temps de l’escadrille MS 12 (Route sans horizon, p96) rêve de prendre la suite de ces officiers de Napoléon, ou encore la suite de son grand-oncle Maurice Roux, cavalier de Hussards et chef d’escadrons à Verdun qui s’est battu en 1870 à 24 ans, il fut de Gravelotte et de Mars-la-Tour (Souvenirs de chasse pour Christian, p170 ; Le cor de Monsieur de Boismorand, chap XXVII p167 et suiv). Son père Emile, officier de réserve de l’artillerie de montagne, ne lui a-t-il pas montré maintes fois la carte de France « abimée » par la « plaie violette » de l’Alsace et de la Lorraine ? Sa perceptrice, Mademoiselle Rose Briniawski n’a-t-elle pas encouragé les deux frères Joseph et René : « plus tard, vous libèrerez la Pologne » ? (Souvenirs de chasse pour Christian, pp 87 & 91) Que dire d’Antoine Mathieu, ? C’est ce vieil homme, maire de Vaulx-Milieu qu’il voit régulièrement. Il a vu Napoléon lorsqu’il avait cinq ans, oui, il a vu Napoléon et lui a même parlé ! On raconte alors à René l’histoire du mur des Kaiserlicks, au sommet de la butte de la chapelle de Saint-Germain à l’Isle-d’Abeau. C’est juste en face de Monbaly. Que ne lui a pas dit Monsieur Rieg, professeur d’allemand alsacien, à lui et à toute sa classe de sixième au lycée Saint-Thomas d’Aquin à Oullins ? Ne leur a-t-il pas montré la clé de la maison de ses parents en Alsace annexée ? Il était enfant quand il a fui avec sa famille (Au temps des carabines, p 142-143). Le soir, Emile, le père de Joseph et René, leur lisait des pages de l’Invasion ou encore de Madame Thérèse d’Erckmann-Chatrian, ces deux alsacien et lorrain réunis sous un seul nom de plume (Souvenirs de chasse pour Christian p 275 et Le cor de Monsieur de Boismorand p68 ; Les cerises de Monsieur Chaboud, pp39, 77, 123). Il a lu Les Oberlé de René Bazin et Au service de l’Allemagne de Maurice Barrès, et comme des viatiques fétiches de poids, il les emporte tous deux dans son paquetage de campagne en août 1914 (« En Alsace retrouvée » dans la Revue des Deux Mondes du 15/11/1933 et « Journal de guerre du capitaine Chambe » dans Novembre 1918 en Alsace, Album du cinquantenaire, 1969, Jacques Granier). Son exemplaire de Bazin est ainsi annoté : « 1914-1915-   – Ce livre a été acheté le 2 août 1914 et a fait les premiers mois de la campagne dans les sacoches de mon cheval. Il a été en Lorraine annexée, jusqu’aux bords de la Sarre. René Chambe. 20e Dragons »).


René Chambe - René Bazin livre Les Oberlé 1901
L’exemplaire annoté du livre de René Bazin Les Oberlé que René Chambe avait emporté dans sa sacoche de cheval en 1914, comme un talisman, un rappel de sa vocation militaire. Ce même René Bazin répondra en 1922 à l’appel à souscription lancé par René Chambe pour la fourniture de nouvelles cloches pour le village de Niedernai. Collection René Chambe.

Mais mettons-nous à sa place quelques instants, dans ce train qui se dirige vers Lunéville, parti de Limoges à 2h10 du matin de ce mardi 4 août 1914. René Chambe a le temps de songer. C’est la guerre. Oh, pour quelques semaines seulement ! Tout de même, le temps de paix, c’était il y a encore quelques heures et c’est déjà loin. Et 1908 !…

Depuis qu’il est enfant, René veut devenir officier, mais pas n’importe où : dans la cavalerie, cette arme ô combien prestigieuse et héroïque. Et comme les statues équestres sont majestueuses ! S’il est pris de passion pour la chasse, son âme d’enfant et d’écolier est forgée dans l’esprit de la Revanche. A dix-sept ans, le soir dans sa chambre de Monbaly, il se laisse aller à la poésie… guerrière (Poème I « Monbaly, septembre 1906 », extrait) :

Je veux partir ! Je veux que mon âme s’abreuve
Aux flots purs de la Gloire ! Oh ! je suis orgueilleux !
Je veux être soldat ! Je songe à la Revanche
Eclatante et sublime ; au grand jour merveilleux
Où la blonde Victoire, exquise en robe blanche
Comme une jeune fille, ira le doigt tendu
Pour nous montrer la route au devant de l’Alsace !
[…]
Et puis, s’il faut plus tard, pour risquer le grand choc,
Pour marcher en avant et pour laver l’Injure
Qui ne l’est pas encore ! des chefs au cœur de roc
Décidés à mourir … J’en serai je le jure !!!! 

Après le lycée Ampère de Lyon et son baccalauréat ès-sciences et philosophie (Archives privées René Chambe), il s’inscrit au bureau central de Lyon et se porte volontaire, très motivé, pour un service de trois ans. Le 9 octobre 1908, il franchit la grille du quartier Larrey de Tarbes et rejoint le 10e régiment de Hussards comme simple cavalier de 2e classe (AD Rhône, bureau central). Il avait pris des cours d’équitation à Lyon. Son père, mort il y a six ans déjà, n’avait pas pu lui offrir un cheval à entretenir à l’année au château de Monbaly (Les cerises de Monsieur Chaboud, p111). Et puis une candidature à l’Ecole de Saint-Cyr ne lui ouvrait pas naturellement les portes de la cavalerie. Il choisit la petite porte et se fraie son chemin, à force de volonté et de « bon esprit » durant les six années qui séparent son engagement de la déclaration de guerre. Puis il est brigadier et enfin brigadier-fourrier. De manœuvres en manœuvres, il arpente le Sud-ouest, des montagnes pyrénéennes à la Gironde, de Gavarnie à Bordeaux, des Landes à Pau. Le 28 septembre 1910, il écrit à sa mère :

 « C’est fait ! J’ai le titre et les galons de maréchal des logis […] Vite j’ai été affublé d’un képi et d’une tunique. Donc me voilà sous-officier, c’est fait ; ces galons blancs je peux les toucher du doigt, ils existent« .


Carnet de notes clôturant l’année 1912 au 10e régiment de Hussards de Tarbes, avant d’intégrer l’Ecole de cavalerie de Saumur : »Veut être officier et arrivera à ce grade rapidement grâce à sa volonté, son intelligence, sa conduite et son travail« . Archives privées René Chambe.

Il peut préparer l’École de Saumur pour se présenter aux examens d’admission du printemps 1912, dans moins de deux ans. En 1911, il prolonge logiquement son engagement d’une année. Parfois, son ardeur s’émousse. Un soir de grisaille de janvier 1912, lassé de ses livres et des examens en vue de Saumur, il relit son poème de 1906 et écrit (Poème II « Tarbes, janvier 1912 », extrait) :

Déjà cinq ans sonnés ! Je suis triste et j’écoute
Le vent froid de l’hiver qui sanglote aux carreaux.
J’ai peur ce soir en l’écoutant. Je sens le doute
S’avancer lentement au travers des barreaux
De la cage où j’étouffe et y crever mon rêve…
C’est donc ainsi l’Armée ! Où sont mes dix-sept ans ?
Beaux espoirs d’autrefois en vain je vous relève,
Vous retombez toujours ! Armée que j’aimais tant !
Tout est mort à présent… Oui, c’est fini. J’abdique !
Oh comme ils sont naïfs ces pauvres vers fanés
Ecris fougueusement, pleins d’une ardeur épique !
Je disais Gloire et Revanche ! Mots surannés !
On ne vous connaît plus ! Non, ce n’est pas la peine
Pour devenir un chef de travailler ce soir !
Nous n’aurons plus jamais l’Alsace et la Lorraine,
Nous sommes bien trop vils pour garder cet espoir.
[…]
Passer un examen, parler en frémissant
De Bonaparte au lieu de voler sur sa trace !

Il se ressaisit le lendemain, relisant ses vers, et finit son poème par un rachat « je suis un infâme ! Allons, debout ! Debout ». A force d’un travail assidu dans lequel sa préférence va aux manœuvres et, pour ce qui est des cours de « Connaissances générales », aux lettres et à l’histoire-géographie, se passant plus volontiers des matières scientifiques et surtout des cours de comptabilité et de gestion courante, il parvient à intégrer la grande École de cavalerie de Saumur. Il s’y forme d’octobre 1912 à août 1913. Puis le temps des écoles s’achève.

Il est affecté comme sous-lieutenant au 20e régiment de Dragons qui tient garnison à Limoges. Avec sa jument Ma-Zaza, il participe à bien des concours hippiques. En juillet 1914, il écrit à sa maman au sujet de la permission qu’il aura sans doute à la fin de l’été ou au début de l’automne mais… :

« Peut-être d’ici là, aurons-nous enfin cette fameuse guerre. Lisez-vous les journaux ?

Il est difficile de prévoir. Mais je la souhaite sincèrement, ardemment ! Pensez-en ce que vous voudrez, nous en avons besoin. Mais nous ne l’aurons pas allez ! Les hommes sont trop veules, trop indolents, trop soucieux de leurs intérêts, trop couards aussi pour oser affronter une guerre. Quelle bonne lessive cela ferait !« 


Plus de quatre ans après la lettre écrite à sa mère en juillet 1914, la « lessive » s’est révélée une boucherie harassante, un « coup de hache dans l’existence ». Cette carte doublement datée signale surtout l’entrée des troupes françaises (10e corps d’armée du général Gouraud) à Strasbourg le 22 novembre 1918 (voir extrait plus bas). Archives privées René Chambe.

Il espérait, il attendait cette guerre. Mais qui pouvait la prévoir ? Quand ? René Chambe est là ce 1er août 1914, à vingt-cinq ans, sous-lieutenant de cavalerie. Il se tient prêt et voilà que la déclaration de guerre survient ! Que pouvait-il rêver de mieux ? Il est dans son meilleur âge et fort du « plus beau grade de l’armée française » pour le citer. Six années de labeur, d’exercices et d’examens jusque là pour cette seule éventualité. Six années pour un idéal de reconquête et de restauration du territoire français. Six années pour une affaire de quelques semaines ou quelques mois sans doute. Et après, une fois la « question » épuisée ? La guerre arrive donc à point nommée pour celui qui, parmi tant d’autres, attendait, pied à l’étrier, cette occasion « de se colleter avec les boches« . Il écrit :

« C’est alors que j’avais mesuré tout ce qu’il y avait peut-être d’inhumain, d’égoïste dans la joie qui me gonflait le cœur et que je cherchais à ne pas montrer. Cette heure que j’avais tant souhaitée, combien d’autres l’avaient redoutée ! J’étais seul en cause, moi, et la guerre, j’étais fait pour ça ! J’étais très jeune et j’avais le plus beau grade de l’armée française, sous-lieutenant ! » (Adieu cavalerie, p45)

Exprimé autrement (Poème III « Ferme de Romanet près Limoges, soirée du 3 août 1914 », extrait) :

La Guerre est déclarée ! Je suis jeune officier !
Et j’ai le plus beau grade ! Oh ! tant pis que je meure.
Mon rêve est là vivant ! Mon grand sabre d’acier
Va sortir du fourreau ! La minute est unique !
Nous allons donc enfin pouvoir nous colleter
Avec leurs grands uhlans à la sombre tunique,
Au casque légendaire !! On va les culbuter !
Je le sais, j’en suis sûr. Et nous allons inscrire
A larges coups d’épée de superbes Iéna
Pour bien les assurer que toujours il y en a !
Aux monstrueux placards de leur sinistre Empire !
Oh ! ma joie est immense et je voudrais crier !
Allons mes cavaliers, une fleur à nos casques,
Nous allons nous ruer dans les grandes bourrasques,
Ainsi que nos aïeux, droits sur les étriers !!!!
——————————————————
Maintenant la nuit tombe et je me sens infâme
D’avoir autant de joie …. Tant de cœurs sont brisés
Par le dernier baiser des bras frais d’une femme
D’une blonde fiancée ou de bambins frisés ….
Qu’importe il faut partir ! Pas d’yeux mouillés de larmes !
Marchons le regard clair et muselons nos cœurs !


René Chambe - casque de Dragons cavalerie 20e régiment
Son casque de Dragons porte les stigmates des combats, ici de septembre 1914 lors de la prise de Fismes puis d’une reconnaissance non loin d’Arras le 7 octobre suivant. Cabosse pour les premiers, balle pour la seconde qui frôla son crâne (trou juste sous le cimier). Collection privée.

Dans son premier roman Le bracelet d’ébène (Baudinière, 1926), il fait dire à son héros :

« La guerre, la guerre ! Ainsi, c’était la guerre !… Ah ! Les misérables !…

Pas un instant, je ne connus le doute. La certitude éclatait, là, vibrante, incontestable. C’était l’évidence, le triomphe de toute mes idées. Ah ! Où donc étaient-ils, ceux qui ne voulaient pas croire oh, pas entendre et pas voir !

Incrédules ! Incrédules et tristes imbéciles !

La vérité ?  Elle était là, là, sous mes yeux ! Toute mon existence, j’y avais cru, moi, à la guerre. Je m’y étais préparé. On allait se colleter, eh bien, tant mieux ! » (p 167)

En 1965, Chambe réitère, intraitable, comme s’il poursuivait ces précédentes lignes, dans son livre de récits sur son enfance au château de Monbaly (Souvenirs de chasse pour Christian, p305) :

« Je ne pourrai supporter autour de moi ceux qui ne le croiront pas, les sceptiques, les blasés. Je les aurai en horreur ! Au long de ma carrière, je m’arrangerai pour n’avoir jamais sous mes ordres que des officiers et des gradés allants, ardents, optimistes, même au plus fort des revers, des officiers et des gradés enthousiastes, gonflés, fanas, qui croiront toujours que c’est arrivé et que rien n’est jamais perdu. Ce ne sera pas difficile dans la cavalerie et l’aviation. Les autres, je n’en voudrai à aucun prix, je les éloignerai, je les écarterai, je m’en débarrasserai, ce sont les agents dissolvants du moral d’une armée, ou d’une nation. »

En mars 1915, son frère Joseph lui adresse une lettre dans laquelle il dit : « C’est dégoûtant de se faire casser la figure pendant qu’il y en a tant qui se cachent à l’arrière ». Ce à quoi lui répond vigoureusement René, désormais « guerrier », le 12 mars 1915, étonné de cet état d’esprit :

            « Permets que je transpose et que j’écrive ce qu’il faut écrire et penser, c’est-à-dire :

            « C’est dégoûtant qu’il y en ait tant qui se cachent à l’arrière pendant que d’autres se font casser la figure ».

[…] « nous sommes les dupes de certains, […] c’est pour eux que nous combattons. » Hé là ! Halte mon vieux ! Nous ne sommes ni dupes ni prisonniers !

[…] Mais nous combattons pour autre chose de plus large et de plus vaste, pour une Idée. Je méprise profondément ceux qui se battent autrement. Je les méprise autant que ceux qui se tiennent loin des lignes de feu.

[…]

En France, ils sont foultitude ceux qui ont bassement intrigué, qui ont gémi blêmes de peur, qui n’ont pas craint les démarches les plus viles pour avoir quoi !… le déshonneur de ne pas se battre ! Oui ils sont légions ! pour notre plus grande honte !

            Mais quoi ? Tu voudrais qu’à mon tour je calcule et me dise : « Je me fais tuer pour que ce soit les autres, ceux qui restent à l’arrière qui en profitent plus tard ? »

            Non, je m’en tiendrai à ce que je disais tout à l’heure, je ferai partie toujours de ceux qui risqueront le plus qu’ils le pourront. Si chacun en fait autant la victoire est indiscutable. »


Extrait de la lettre à son frère Jo du 12 mars 1915, écrite depuis le secteur de Reims où siège la Ve armée. Chambe vient d’intégrer la bientôt fameuse escadrille MS 12 en tant qu’observateur. Quelques semaines plus tard, il abattra son premier avion allemand en quatre coup de carabine de cavalerie grâce aux manœuvres de son pilote Pelletier-Doisy. Archives privées René Chambe.

Trois ans et demi plus tard, il raconte la foule délirante de joie le long du défilé des troupes du 10e corps d’armée du général Gouraud à Strasbourg le 22 novembre 1918 (Archives privées René Chambe) :

« C’est le couronnement fulgurant de notre foi, à nous, les officiers français ! Nos efforts n’ont pas été perdus ; pas perdues les sombres journées d’instructions, au temps lointain du temps de paix, les lents et éternels rabâchages, les longues heures patientes ; pas perdues les paroles chaque année répétées à nos soldats ; pas perdue notre ardente propagande pour réveiller le sentiment national ; pas perdue notre vie consacrée à ce seul et immense but ; pas perdu ce grand espoir farouche que nous avons toujours gardé, tenace, enfoncé dans le cœur et que personne n’aura jamais pu nous arracher, ni les sots, ni les lâches ! Pas perdus ! Pas perdus !« 

Et l’autre guerre ?

Et après ? disions-nous plus haut. La carrière militaire qui se poursuit et s’ouvre devant lui ne serait-elle pas la promesse de l’ennui ? Il s’est engagé pour la reconquête, c’est chose faite. Certes, il aura des rencontres et des moments professionnels sans doute passionnants pour lui, mais ils seront limités. Est-ce pour conjurer l’ennui que René Chambe se met à écrire ? On peut difficilement l’affirmer mais il est incontestable qu’il débute là un deuxième métier dont il dira en 1979 au micro de Jacques Chancel que de celui-là ou du métier des armes, il préfère celui de l’écriture. Cependant, sa carrière a nourri son œuvre. Ce n’est pas l’œuvre d’un romancier du type voyageur en chambre. C’est l‘œuvre d’un homme en action. René Chambe, seulement écrivain, n’existe pas. Passé la crainte de l’ennui, il « fait le boulot » et constate assez vite que l’avenir s’annonce sombre. Les nuages menaçants sont déjà visibles. Ses livres, dès le premier, servent alors la cause : il faut se préparer et lutter contre l’idée utopique du pacifisme, du désarmement multilatéral et de l’internationalisme. Ne parlons pas du communisme, idéologie honnie entre toutes, lui qui en a vu les effets dès 1917 en Roumanie avec le délitement de l’armée tsariste. Encore et toujours, il faut stimuler le sentiment national, montrer les muscles et vanter nos héros. Le conflit sans doute à venir n’a rien d’un idéal cette fois-ci. Désormais, c’est le sens du devoir et de l’engagement qui prime. Il n’y a plus d’idéal, il y a un « principe de réalité » dirions-nous aujourd’hui. Dès 1928 avec Sous le casque de cuir (Baudinière), il écrit sans équivoque que l’Allemagne se prépare à la revanche. Mais en France… :

« La paix signée, le pur métal qui subsistera, en quantité infime au fond du grand creuset, sera étouffé par la gangue, la masse méprisable de ceux qui, ayant eu peur de mourir, auront abrité leur précieuse existence, les profiteurs, les marchands, les embusqués, les égoïstes et les lâches.

Tout ce qui aura été jeune, ardent, vibrant, chevaleresque aura, en grande partie, été fauché. Ce ne sera pas très beau. Et l’on se demande si l’après-guerre méritera d’être vécue ? ». (Le bracelet d’ébène, Baudinière, 1926, pp 296-297).


René Chambe - Lyon-Bron ou Istres nov 1938
Sur la base de Lyon-Bron en novembre 1938, le colonel Chambe est au milieu de ses hommes (au centre de l’image) pour le coup d’envoi de la traversée de la Méditerrannée de la 35e escadre de bombardement qu’il commande. Ils rentreront début janvier 1939 après une série d’exercices et de manœuvres en Algérie et en Tunisie. Collection René Chambe.

Il s’interroge toutes ces années d’après-guerre, à travers ses romans, sur l’avenir de sa génération disloquée parce que percutée de plein fouet dans une violence sans précédent. Il prête à son héros, le capitaine aviateur Survian, des pensées angoissées. Que pourra-t-on faire après avoir donné avec autant d’intensité et d’engagement ? Il y a à la fois l’expression de la dépression qui suit des moments intenses et passionnants mais aussi celle d’un épuisement après des efforts inimaginables (Sous le casque de cuir, p 183 et p302) :

« Ah ! Si cette guerre finit jamais un jour, si nous en réchappons, aurons-nous le triste courage de reprendre l’instrument banal de l’existence vide ? Avoir connu tant de lumière, vibré de tant de sensations aiguës, pour voir toute cette clarté s’éteindre, ce prestigieux tumulte s’apaiser ; puis vieillir, diminuer et oublier peut-être ?…

Ah ! Que vaut-il mieux, de vivre ou de mourir ! »

[…]

« Il semble que notre génération a été appelée, au cours des cinq années de la lutte surhumaine, à dépenser d’un seul coup tout le feu, toute la lumière dont elle était capable. L’effort a été trop grand. Et maintenant, on ne peut plus, on va devant soi, harassé, épuisé, sans même avoir la force de se souvenir. »

« Sans même avoir la force de se souvenir« , c’est précisément ce contre quoi René Chambe lutte, lui qui surnomme un personnage de son roman suivant, Altitudes (Baudinière, 1932), le général Souvenir ! Ce général, c’est lui !

Poursuivons. L’ex-capitaine Survian, désormais civil (nous sommes en 1928), s’adresse à son camarade resté dans l’armée :

« Vois-tu, jamais le rôle de l’officier n’aura été plus grand. Mal payé, mal logé, mal vêtu ; déconsidéré, oublié de tous, si ce n’est d’une rarissime élite ; honni du plus grand nombre – après la victoire, la plus formidable de toute notre Histoire ! – livré aux plus basses injures de la canaille communiste ; abandonné par trop de camarades passés, comme moi, dans les rangs des civils ; sans soldats, sans un sou, sans espoir, mais avec, au fond du cœur, cette petite flamme incompréhensible qui ne veut pas s’éteindre, oui, il faut un sacré moral pour rester ! Grandeur et servitude, Vigny fut un génie.

Tu es resté, toi, tu as de la veine. Moi, je je suis parti, mais je donnerais bien cher pour revenir crever de faim parmi vous ! »


Après la démobilisation, René Chambe reste dans l’armée comme l’atteste sa carte d’identité militaire renouvelée et délivrée ici le 20 novembre 1918. C’est l’engagement de toute une vie. Archives privées René Chambe.

Mais dans Altitudes, ce sont les thèses et les aspirations pacifistes qu’il condamne au travers d’un conflit de génération entre un père, officier général en retraite – le général de Custonne dit le général Souvenir –, et son fils, jeune lieutenant aviateur pris dans les filets du pacifisme. La femme qui lui inspire cette idée noble, une veuve de guerre allemande, va revenir elle-même sur son jugement, résignée face à l’évidence. C’est dans ces quelques pages que réside le noyau du livre, où le père lance à son fils qu’il s’exprime « comme un article de l’Humanité ! » :

« Il m’est impossible, aujourd’hui, de porter l’uniforme, car j’estime qu’à notre époque le fait, pour un pays, de maintenir une armée est un crime contre la civilisation.

La guerre sans nom, qui vient de bouleverser le monde, ne vous a donc pas dessillé les yeux ? Vous souhaitez qu’une telle horreur revienne ?… »

Le général s’était à son tour levé.

« – Je vois que ton Allemande a su te les ouvrir les yeux ! Ainsi, c’est pour soutenir une thèse aussi puérile, pour jeter de telles paroles dans le vent que tu es venu ce soir, Alain ! Toi, le jouet d’une telle aberration, le champion d’une pareille erreur, mais c’est risible ! Tu serais de ceux qui prêchent le désarmement pour établir la paix ?…
– Le désarmement universel, oui.
– La voilà, l’utopie!
– Non! Pas l’utopie, le rêve.
– Le songe !

Alain frappa sur la table.

– Vous n’avez pas le droit, mon père, de railler systématiquement, ni d’écarter d’un geste aveugle la clarté que d’autres voudraient lever sur le chaos où nous nous débattons ! C’est indigne de vous !

Le général de Custonne repoussa son fauteuil et reprit sa marche fiévreuse, les mains derrière le dos.

Qu’es-tu devenu, Alain ! Tu parles comme un rhéteur, avec une grandiloquence de réunion publique. L’aveugle, c’est toi ! Le désarmement universel ? Te rends-tu compte des obstacles géants qu’il faudrait renverser ! »

[…]

Ce n’étaient pas deux hommes, à présent, qui s’affrontaient, un père et un fils séparés par une discussion banale, mais deux générations aux idées également belles, également hautes, également humaines, mais séparées par un abîme infranchissable.

L’une avait vu, dans les trente dernières années, s’étendre peu à peu sur l’Europe l’ombre sinistre et inéluctable de 1914. […]

L’autre génération avait grandi dans l’horreur. Elle s’était formé une âme dans les pires ténèbres qu’ait jamais connues l’humanité. Assoiffée de lumière, livrée à elle-même, en proie au doute sur le chemin à suivre, elle avait hésité, erré, elle errait encore, prête aux erreurs généreuses, aux idées les plus chimériques, convaincue qu’après tant de souffrances, les peuples, saisis de dégoût, seraient prêts, malgré les haines et les luttes d’intérêts de jadis, à fraterniser pour toujours dans une immense et universelle réconciliation. » (Altitudes, pp 190 à 195)



En conclusion, il est bon de rappeler que René Chambe à la fin de sa vie clame encore que la guerre de 1914-1918 a été un coup de hache dans l’existence et que l’humanité s’y est déshonorée tant l’horreur a été grande. Il se justifie bien sur cette Idéal de Revanche pour la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine. Mais après ? pour poser une nouvelle fois cette question. Après, il a fait son devoir de soldat jusqu’au bout. Il s’est jeté passionnément dans la guerre en août 1914 mais jamais il n’a aimé passionnément « faire la guerre ». Les années trente ont été plutôt sources de malaise pour lui : l’oubli recherché par certains de 14-18, la politique du Front Populaire, l’aveuglement, un grave sous-armement prometteur de… défaite. Pourtant, en chef, face à ses hommes, il n’a pas montré le moindre doute. La défaite de 1940 puis « l’affrontement » Giraud – de Gaulle à Alger en 1943-1944, pour reprendre le titre du livre de Michèle Cointet (De Gaulle et Giraud : l’affrontement (1942-1944), Perrin, 2005), ont été sans surprise les moments les plus douloureux de sa carrière. A quatre-vingt-dix ans, il dit rechercher encore la vérité, et dans sa quête philosophique, il se demande quel idéal pourrait animer la jeunesse de cette fin des années soixante-dix. Le mot de la fin pourrait être celui-ci : « Il faut savoir vibrer, avoir des désirs, des élans, des convictions… être comme un feu sous la cendre ». (Les cerises de Monsieur Chaboud, p135)

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).

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