Sous le casque de cuir (1928)

Ce deuxième roman de René Chambe constitue ses premiers pas comme « écrivain de l’aviation » (pour repère, Antoine de Saint-Exupéry publie son premier livre Courrier sud en 1929, l’année suivante). Quelques critiques littéraires évoquent alors un récit de la valeur et dans le sillon de L’équipage publié par Joseph Kessel en 1923 ! Et pour cause, ce livre jouira d’un véritable succès. Tiré à 100 000 exemplaires, il sera même porté au grand écran en 1932 et servira en grande pompe la propagande nationale.


René Chambe - Sous le casque de cuir Ed Baudinière 1928  René Chambe - Sous le casque de cuir Ed Baudinière 1947

1928, Baudinière (couvertures 1928 et 1947)
« Médaille d’or » de la Aéro-Club de France


Un jour de 1928 dans un train en direction de Dijon, André Survian est accompagné d’un ami à qui il livre ses souvenirs d’une période troublante de sa vie : Janvier 1917, Survian est capitaine d’aviation dans la mission française en Roumanie. Il commande une escadrille de chasse. D’abord basée à Raccaciuni, dans les Carpathes, puis près d’Onesti, son escadrille est tenue de recevoir une femme à l’identité cachée et qui ne révèlera que tardivement la raison de sa présence : Florica Romanesco veut venger la Roumanie – et sa famille – en se faisant déposer près du château de Neamtzu occupé par les Allemands. Il abrite surtout le colonel Stutzu, un officier roumain transfuge. André Survian s’occupera personnellement de cette « mission spéciale ». Dans son train vers Dijon puis Nice, il croit avoir reconnu Florica…

Mais encore…

Le récit dépeint la vie d’escadrille pendant cette année 1917, traversant le terrible hiver 16-17 et la retraite contre les Carpathes. On goûte à l’ivresse du vol et on est transporté en particulier par le récit haletant d’un combat aérien en escadrille qui forme les plus belles pages du livre.

En plus d’être un roman d’une belle qualité, le récit est d’un grand intérêt du point de vue biographique. On rencontre de nombreuses inclusions de l’expérience réelle de René Chambe qui fut envoyé en mission en Roumanie entre août 1916 et septembre 1917. De façon évidente, le capitaine Survian, commandant l’escadrille N13 et le capitaine Chambe, commandant l’escadrille N1 ne font qu’un. Les similitudes vont jusqu’à la composition cosmopolite de son escadrille : Anglais, Russes, Français et Roumains réunis. Dimianoff devient Simianoff, Poly Vaccas devient Pola Vaccis et son ordonnance Dumitrescu reste Dumitrescu. La lassitude du mois de janvier enneigé est rendue telle qu’elle fut. Nous cessons là la liste des analogies qu’il suffit de constater à la lecture de Route sans horizon, publié bien plus tard en 1981 (Plon) et qui relate cette période, exception faite précisément de sa vie en escadrille et de sa mission. Il y traite plutôt de ce qui l’a amené à s’y rendre, son voyage à travers l’Europe et la Russie pour y parvenir, et enfin du dénouement de sa mission. Sous le casque de cuir est donc un témoignage qui complète de façon heureuse ce que l’on penserait trouver dans Route sans horizon. Impossible cependant de ne pas évoquer à nouveau la figure de Florica. Immanquablement, elle nous fait penser à la fameuse Sandra de Route sans horizon. Sandra avait une sœur qui s’appelait Florica, et Florica est un prénom que l’on trouve aussi dans Le bracelet d’ébène, son premier livre et roman. René Chambe s’exprimait au sujet de l’adaptation de son roman au cinéma et affirmait justement : « d’héroïques femmes, russes ou roumaines, se firent vraiment, par amour pour leur patrie, déposer en avion dans les lignes ennemies dans le but d’y remplir les plus périlleuses missions ». Ce n’est pas le cas de la vraie Sandra mais elle incarne toute la noblesse prêtée à son héroïne. Par la bouche de Florica, c’est le discours que lui a tenu Sandra que René Chambe transcrit. Florica Romanesco est une figure de la Roumanie à laquelle René Chambe ajoute un désir de vengeance et (ou?) de justice dans la partie finale du récit se déroulant en 1928. C’est ce désir de vengeance qui vaudra à René Chambe d’essuyer quelques mauvaises critiques. Il semblerait que son attitude n’ajoute rien à sa noblesse… Pourtant, il semble qu’il y eut là une véritable dénonciation politique de la part de René Chambe dans cette période très tendue d’après-guerre où l’amnistie a semblé prendre le dessus, laissant en paix les criminels de guerre. Spre amintire, sous-titre du livre, en roumain dans le texte, signifie pour se souvenir… Se souvenir non seulement de l’amitié franco-roumaine, mais que la guerre passée que tout le monde veut oublier semble porter des germes…

Pour l’anecdote, René Chambe emprunta à son roman le nom de son héros pour se faire établir de faux papiers d’identité afin de rejoindre Alger et le général Giraud par l’Espagne ! C’était en janvier 1943. Le comble, c’est qu’il se résolut de décliner sa véritable identité pour se tirer d’affaire lors d’une arrestation par la gendarmerie dans les Pyrénées, peu avant de passer la frontière. L’officier commandant la brigade, Jean Tamisé, avait eu le sentiment en effet que les propos de cet homme qui se justifiait devant lui pouvaient bien être ceux de l’auteur de L’Escadron de Gironde qu’il comptait dans sa propre bibliothèque… Aussi le laissa-t-il poursuivre sa route avec ses camarades de route « pour la France ».

En 1932, le film Sous le casque de cuir sort dans les salles de cinéma. Il est réalisé par Albert de Courville.

Extraits

Altitude : 2500.

            Voici la ligne horizontale, brune et nette comme un trait de règle, qui, à cette altitude immuable, tranche l’atmosphère en deux – toujours.

            Au-dessous, la grisaille rousse, les impuretés, les vapeurs de suie, les émanations ternes, les scories, les déjections du monde. Au-dessus, le ciel vert, la radieuse clarté de l’air tout neuf, la transparence cristalline de l’éther couleur d’aigue-marine, la solitude immense où tout n’est que pureté, que beauté.

            Ah ! L’ivresse de franchir cette barre ! L’ivresse de s’élever d’un élan glorieux, loin de cette pauvre poussière, où, inconscient de la lumière, rampe l’humanité.

            Voler, voler, rêve ou réalité ? […]

            Aimer voler, c’est comme la foi en Dieu. C’est un état de grâce. Cela s’acquiert. Cela se perd aussi. […]

            Je ne pense plus à la direction, me laissant aller à ma rêverie. Il n’y rien de plus délicieux que la rêverie en avion. »

***

Il semble que notre génération a été appelée, au cours des cinq années de la lutte surhumaine, à dépenser d’un seul coup tout le feu, toute la lumière dont elle était capable. L’effort a été trop grand. Et maintenant, on ne peut plus, on va devant soi, harassé, épuisé, sans même avoir la force de se souvenir.

« La force de se souvenir »… et pourtant revient comme une injonction « Spre amintire« , pour se souvenir

> Retrouvez d’autres extraits du roman dans notre « Baptême de l’air littéraire » !


René Chambe - Sous le casque de cuir Ed roumaine 1928  René Chambe - Sous le casque de cuir_Editura Militara 1980

Il y eut deux éditions roumaines de Sous le casque de cuir. La première a suivi l’édition française de l’époque, sous le titre Sub casca de piele (traduction littérale). La seconde, Casca de zbor (Casque de vol), date de 1980 et fut réalisée par les Editura Militara. Encore sous le régime communiste, cette dernière édition a subi les coupes de la censure, retirant au roman tous les passages défavorables à la Russie de l’époque et les passages vantant l’action de la famille royale !


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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 -1983).

https://generalrenechambe.com

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