Saint-Exupéry et René Chambe : 3/5 A propos de la « Lettre au général X »

Ecrite très probablement en juin 1943 alors que Saint-Exupéry effectue ses vols de formation sur le Lockheed P-38 « Lightning », cette fameuse lettre non envoyée fut retrouvée dans ses affaires personnelles après sa disparition (31 juillet 1944). En juillet 1944, son unité, le groupe de reconnaissance II/33 commandé par René Gavoille, était basée à Borgo en Corse. Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là sur internet, cette lettre n’est pas le dernier texte écrit par Saint-Exupéry et par conséquent, elle n’est pas datée du 31 juillet 1944. D’aucuns veulent la présenter de cette façon fantasmée comme le « testament » de Saint-Ex, lettre mystérieuse au destinataire inconnu, demeurée posée là, sur sa table de travail. Plus simplement, elle n’est pas datée du tout. En revanche, une phrase nous parvient plus aigüe dans cette lettre du 30 juillet 1944, la veille de son vol sans fin, adressée à son ami Pierre Dalloz : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. » (Œuvres complètes. Pléïade T 2, p 1050).

Le lieu et la date

C’est la phrase « Je viens de faire quelques vols sur « P-38 ». C’est une belle machine » qui permet de dater la « Lettre au général X » au temps de ses premiers contacts, en juin 1943, avec le fameux avion américain. Il se trouvait alors à Oujda au Maroc, tout près de la frontière algérienne. A ce sujet, l’écrivain et journaliste Curtis Cate, auteur de la biographie « Saint-Exupéry. Laboureur du ciel » (Grasset, 1973 pour l’édition française, réduite par rapport à l’édition américaine d’origine) écrit à René Chambe, le 7 janvier 1974 :

«              Il y a un point sur lequel je dois insister. Cette lettre ne fut pas écrite après une conversation que Saint-Ex a eue avec vous en Tunisie, en 1944 ; elle a été écrite bien avant, à la base d’Oujda, où Saint-Ex commençait son entrainement sur P-38 au mois de juillet 1943 [ndlr : plutôt juin 1943]. Saint-Ex, en vous parlant plus tard, n’a fait que vous répéter ce qu’il avait écrit mais non envoyé. (Je n’ai pas essayé de faire le rapprochement mais j’ai l’impression que cette lettre fut écrite à la suite du bombardement de Cassino par des B-24 américains ; mais ce n’est là qu’une hypothèse. Il faudrait retrouver la date de ce bombardement.)

Pour changer de sujet, après Henry-Haye, Ambassadeur de Vichy à Washington en 1940-1942, qui m’a menacé d’un procès pour une phrase ironique que j’ai citée de la part de Raoul de Roussy de Sales, voici René de Chambrun qui monte à l’attaque. Roger Beaucaire insiste qu’il a bel et bien vu Laval dîner à l’Hôtel du Parc et qu’il a bel et bien entendu Saint-Ex s’écrier, en le voyant : « Voilà le salaud qui est en train de vendre la France ! » Vous a-t-il dit quelque chose de pareil pendant le voyage que vous avez entrepris ensemble à travers le Maroc, en octobre-novembre 1940 ? »

Curtis Cate semble réagir ici à la lettre de René Chambe aux auteurs de Saint-Exupéry tel quel (Del Duca, 1960), Rumbold et Stewart, dans laquelle il précise que cette lettre reprend certainement après coup (c’est-à-dire après leur ultime rencontre début juillet 1944) les thèmes de leur conversation récente (lettre reproduite en annexe de l’ouvrage, à lire en cliquant sur le lien proposé ci-dessus).

En conclusion sur ce point, et là aussi pour détromper les internautes qui voient ici où là des lieux et dates différentes (Oujda, juin 1943 ; La Marsa, juillet 1943 ; 31 juillet 1944), insistons sur le fait que le document ne porte ni date ni lieu et qu’il conviendra toujours d’inscrire l’hypothèse la plus probable entre crochets : [Oujda, juin 1943].

Le destinataire

Il serait vain de chercher à tout prix à déterminer le destinataire de cette « Lettre au général X », et ce pour deux raisons. La première est qu’il est tout simplement délicat de le faire au vu de son contenu. La deuxième est que ce détail n’ajoute rien au texte ni au mérite du destinataire ! Ce texte a un contenu et une portée universelle qui empêche du même coup d’affirmer l’identité du général destinataire.

Cependant, rappelons ici quelles sont les hypothèses émises.

Dans Ecrits de guerre (1939-1944) (Gallimard, 1982 et 1994), les auteurs des notes, Nicole et Louis Evrard, écrivent dans le chapitre « Mises au point » :

« Juin 1943. « Lettre non envoyée, destinée au général X. » (Ici pp. 276-283)

Elle a été publiée notamment dans Le Figaro littéraire le 10 avril 1948 ; puis sous forme de brochure : Que faut-il dire aux hommes ? Lettre au général X…, 1948. Voir la revue Icare, n° 96, pp. 31-41, 50-51.

Cette lettre a passé pour être destinée au général René Chambe, qui l’atteste dans Icare, n° 96, p. 39, comme il l’avait fait dans R. Rumbold et M. Stewart, Saint-Exupéry tel quel, Paris, Del Duca, 1960, pp. 329-331. Toutefois, selon le regretté Henri Alias, le vrai destinataire aurait été le général Béthouart. »

Puis juste après, au sujet de la « Lettre au général Z. »

« 3 juillet 1944. « Lettre au général Z. » (Ici pp. 417-422.)

Publiée partiellement dans P. Chevrier, Antoine de Saint-Exupéry, 1949, pp. 243-245 (datée « décembre 1943 »). Mêmes extraits dans Icare, n° 96, p 53 Publiée in extenso d’après une copie carbone de l’original dans Ecrits de guerre…, 1982, pp. 388-392, avec la date fautive du 3 juillet 1943.

On a tenu couramment cette lettre pour adressée au général René Chambe, qui donne lui-même des précisions à ce sujet dans une lettre aux Editions Gallimard, 16 août 1977. (Ecrits de guerre…, 1982, pp. 388-389.) Selon Henri Alias, le vrai destinataire aurait été le général Brosset. »

Ces mêmes notes font écrire à Bernard Marck, plutôt convaincu par Chambe mais qui confond les deux lettres, dans « Antoine de Saint-Exupéry. T 2 La gloire amère : 1937-1944 » (Archipel, 2012), également en note 2 du chapitre 50 :

« Nombre d’hypothèses ont circulé concernant l’identité du général X. Selon le colonel Henri Alias, il s’agirait du général Diégo Brosset, chef de la 1re division française libre. Le nom du général Béthouart sera aussi évoqué. Mais le général Chambe apporte la réponse, de manière délicate, dans son témoignage à la revue Icare, n° 96, printemps 1981 »

Arrêtons-nous un instant sur l’hypothèse Béthouart. Nous n’avons pas – pour écrire les présentes lignes – les arguments avancés par Henri Alias pour soutenir cette hypothèse. Alias était l’ancien commandant du groupe II/33 avant l’armistice de 1940, et donc ancien chef de Saint-Exupéry. Il le connaissait bien. On peut lire sur le site internet dédié à Saint-Ex qu’il obtient enfin de la mission Béthouart le 1er avril 1943 un ordre de mobilisation qui l’amène à se présenter à Alger début mai 1943 où il rencontre à nouveau Chambe.

François d’Agay, neveu de Saint-Exupéry, nous précise par ailleurs, pour l’écriture de cet article :

« Le général Béthouart avait proposé à Saint-Exupéry de l’emmener à Londres, mon oncle a refusé à juste raison, accepter c’était se condamner à attendre la fin de la guerre dans un bureau d’état major à l’ombre du général de Gaulle. C’est impensable. Homme des grands espaces, très conscient des risques, Saint-Exupéry est reparti non pas pour la gloire dont il se fichait mais parce que il en sentait le besoin pour lui même. »

L’hypothèse général X / général Chambe

Reprenons enfin les mots de René Chambe lui-même, écrits pour la revue Icare (n° 96, 1981, p. 41) :

« Un mot à ce sujet. On a pensé m’identifier comme destinataire de cette fameuse lettre, trouvée non sur sa table et attendant d’être postée, mais au milieu du flot de ses papiers épars. Quand avait-elle été écrite ?

S’il m’est permis d’émettre un avis, je dirai qu’il est en effet vraisemblable qu’elle m’était destinée. Saint-Exupéry reprend en effet dans ce texte les thèmes que je lui ai, à plusieurs reprises, entendu développer au cours de nos entretiens tête-à-tête.  On y retrouve ce terme de « désert humain » dont il s’est servi plusieurs fois en me parlant, à Sidi-Bou-Saïd, par exemple.

Et puis surtout il y a dans cette lettre cette phrase qui m’a frappé et n’a pu être écrite qu’à mon intention : Il ne reste rien que la voix du robot à la propagande (pardonnez-moi).  Ce mot de « propagande » et ce « pardonnez-moi » sur le ton de la plaisanterie se rapportent à l’époque où Giraud, au Palais d’Eté, l’avait envoyé dans les camps faire de la propagande en faveur de la patience et de la confiance.  Je l’y avais vivement encouragé.

– Me voici commis-voyageur en propagande, avait goguenardé Saint-Exupéry.

L’allusion semble claire. »

On sait par ailleurs, le lisant plus haut dans l’article d’Icare, que René Chambe fut entre février et mai 1943 le « ministre de l’Information et de la Propagande » de Giraud au sein du Commandement en chef français civil et militaire, d’où « l’allusion claire » (lire la lettre de René Chambe à Rumbold et Stewart à ce sujet, c 1960).

Les deux versions de la « lettre au général X »

Deux versions circulent dans les publications et sur internet. Nous ne sommes pas en mesure, pour l’instant, de dire quelle est la version la plus fidèle au document original.

La version du Figaro littéraire fut publiée le 10 avril 1948. Il s’agit également du texte publié par des bibliophiles dans un fascicule intitulé Que faut-il dire aux hommes ? Enfin, on retrouve cette version dans la revue Icare, n° 96, 1981 (Disons qu’elle est présentée comme telle). Le texte commence directement par « Je viens de faire quelques vols sur P-38 », sans apostrophe. Il y a beaucoup d’autres mots qui diffèrent de la version évoquée ci-après.

La version publiée dans Ecrits de guerre… (Gallimard, 1982) est celle qu’a choisi Pierre Jarrosson pour le premier site internet consacré au général Chambe. La version commence par « Cher général ». On peut lire ici « nous sourions de ces naïvetés » pour « niaiseries » dans l’autre version. Il y a aussi, semble-t-il, une erreur de date dans une phrase de Saint-Exupéry : « les missions sans profit ni espoir de retour de juin 1939 » (juin 1940 dans la version Figaro)

Enfin, nous avons trouvé une version intermédiaire sous forme de document téléchargeable qui nous convient mieux à plusieurs égards, semblant corriger ici ou là les erreurs ou approximations de l’une ou de l’autre. Ceci dit à l’intuition, sans connaître le texte original… C’est cette version que nous avons décidé de reproduire dans notre 4e article.

Notre série « Antoine de Saint-Exupéry et René Chambe »
1/5 – Souvenirs sur Saint-Exupéry par René Chambe
2/5 – Lettre de Saint-Exupéry au général Chambe
3/5 – A propos de la « Lettre au général X »
4/5 – Lettre au général X
5/5 – Lettre de René Chambe à Rumbold et Stewart

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).

https://generalrenechambe.com

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