Saint-Exupéry et René Chambe : 1/5 Souvenirs sur Saint-Exupéry par René Chambe

René Chambe n’a jamais étalé sa relation avec Saint-Exupéry et les archives familiales ne contiennent rien qui nous éclaire vraiment sur leurs rapports durant les années trente, jusqu’à la guerre. Mais il leva enfin le voile dans les années soixante-dix pour la revue Icare qui comptait consacrer plusieurs numéros à l’écrivain aviateur. Le texte de René Chambe fut finalement publié en deux parties, en 1976 et 1981. Il est reproduit dans ce premier article d’une série de cinq regroupant commentaires, textes et lettres. C’est la publication de la « lettre au général X » en 1948 qui poussa René Chambe à raconter le Saint-Ex qu’il avait connu.

Nota : version préparatoire pour la revue Icare[1], d’un seul et même tenant. Texte annoté par Emmanuel de Vachon

Comment j’ai connu Saint-Exupéry

Quand un personnage est devenu célèbre et qu’il a disparu, il est curieux de constater combien de gens se vantent de l’avoir approché, de l’avoir connu, d’avoir été de ses amis, voire de ses intimes. Ils écrivent sur lui une foule de livres pleins de souvenirs et d’anecdotes colorées plus ou moins authentiques. Ce sont les traditionnels exploiteurs de la mémoire des défunts en renom. Pour Saint-Exupéry ils ont été nombreux.

Sur ce plan je n’ai rien à me reprocher. Je n’ai pas écrit une ligne sur Saint-Exupéry. Cependant j’aurais eu plus que beaucoup, je crois, quelque chose à dire à son sujet. Nous écrivions l’un et l’autre des livres et des articles sur l’aviation. La lecture de Courrier-Sud et surtout Vol de nuit m’avait enthousiasmé. J’avais tout de suite réalisé que j’avais devant moi un écrivain hors du commun, un maître. Il y avait en lui des profondeurs, des résonances insoupçonnées. Il planait aux plus hautes altitudes. Je l’admirais. Il me dépassait de dix-mille coudées.


René Chambe - Avec Antoine de Saint Exupéry en 1936

René Chambe et Antoine de Saint-Exupéry, probablement à l’Aéro-Club de France le 14 mars 1936 lors de la remise du « Grand Prix littéraire » – le premier du genre – à René Chambe pour son livre Enlevez les cales ! (Baudinière, 1934). Les deux hommes, lyonnais, se sont rencontrés durant toutes les années trente jusqu’aux dernières semaines précédant la disparition du grand écrivain. Photo publiée dans la revue Icare n°96, 1981. Origine inconnue.


Nous n’avions pas le même éditeur, lui Gallimard, moi Flammarion[2]. Mais nous avions vite lié connaissance. Entre nous était née une sympathie immédiate. Nous nous rencontrions à maintes occasions, à l’Aéro-Club de France, à la Closerie des Lilas, siège des Amis de 1914 dont nous faisions l’un et l’autre partie, à des ventes de livres, à des déjeuners ou des dîners d’amis. Nous nous invitions aussi mutuellement pour parler seul à seul, en général à la Rôtisserie Périgourdine, place St Michel, que Saint-Exupéry affectionnait particulièrement. Sa conversation était extraordinaire, originale, inattendue. Chacune de ces rencontres était pour moi un enrichissement.

Vous me demandez aujourd’hui, mon cher Lasserre[3], de sortir de mon silence et de vous parler de lui ?

Soit ! Mais je ne veux pas m’attarder à ces souvenirs d’avant la guerre de 1939. J’ai mieux à évoquer. C’est au cours de la guerre que j’ai le mieux connu Saint-Exupéry, un Saint-Exupéry que je ne soupçonnais pas, avec ses vraies dimensions, son envergure qui le situait au-dessus des écrivains de sa génération.

A la déclaration de guerre nous nous étions perdus de vue. Je ne savais pas à quelle unité d’aviation il avait été affecté à la mobilisation, mais je connaissais la valeur morale et spirituelle de l’homme et j’étais sûr qu’il aurait eu à cœur d’appartenir à une formation combattante engagée sur le front et non à un service quelconque de l’arrière, où, étant donné sa déjà très grande notoriété, il lui eût été très facile de se faire attacher. Il était d’une autre trempe.

Il en avait bien été ainsi, mais nous ne nous étions pas rencontrés, le hasard nous ayant placés aux deux extrémités du front, lui affecté à un groupe de Grande Reconnaissance, le 2/33, moi au commandement de l’aviation de la VIIe Armée (du général Giraud). Je m’excuse beaucoup de parler de moi, mais c’est indispensable pour la compréhension de ce qui va suivre :

Le 24 juin 1940, l’armistice étant signé, j’avais été renvoyé dans mes foyers, atteint soudain par les nouvelles limites d’âge de l’Armée de l’Air abaissées brutalement de six années. J’étais libre et j’allais chercher à me rendre utile dans la perspective de la reprise des armes pour la revanche dont je ne doutais pas.

M. Prouvost, P.D.G. du journal Paris-Soir, avait fondé un nouveau journal en zone libre, Sept-Jours, à Lyon. J’avais écrit des articles d’aviation dans Paris-Soir, M. Prouvost me connaissait. Ayant appris que j’étais disponible, il m’avait appelé et proposé d’effectuer un voyage d’étude en Afrique du Nord, afin de savoir comment avaient réagi, en face de la défaite, la population musulmane, la population française (pieds-noirs) et enfin l’Armée d’Afrique en Algérie, Tunisie, Maroc.

J’avais aussitôt accepté. Une telle enquête répondait à mon vœu personnel. Que pensait-on là-bas ?  Il était certain que l’Angleterre, ancrée sur son roc depuis cinq mois (nous étions à fin novembre) et poursuivant la lutte, la guerre allait se propager à l’échelle mondiale. Les Etats-Unis, fidèles à leur généreuse doctrine de la défense de la liberté, ne manqueraient pas d’intervenir un jour contre l’Allemagne nazie. Bientôt peut-être ? Dans ce cas, l’Afrique de Nord serait de toute évidence la plate-forme indispensable à l’irruption des armées américaines sur le théâtre de la guerre en Europe.

Ce qui m’intéressait par-dessus tout c’était de savoir comment réagirait l’Armée d’Afrique dans l’hypothèse d’un débarquement de l’armée américaine arrivant pour nous porter secours ? Le gouvernement de Vichy ne s’était-il pas engagé à s’opposer par les armes à quiconque chercherait à débarquer de vive force en Afrique du Nord, quelles que fussent ses intentions ?  La convention d’armistice avait consenti à la France de conserver à cet effet une armée de 115 000 hommes au Maroc, Algérie et Tunisie.

Je n’étais pas chargé par Sept-Jours[4] d’enquêter sur ce point particulier. Mais j’étais parfaitement déterminé de mon point de vue personnel à ouvrir un dossier d’information sur ce plan. Cela pourrait servir un jour. [Cela avait servi en effet deux ans plus tard au général Giraud (N.d.a.)]. Quelle serait l’attitude de l’Armée d’Afrique ?

Mais revenons à notre sujet :

Rencontre inattendue

Ce 27 novembre 1940[5], j’ai atterri en fin de journée avec l’avion régulier de la ligne Marignane-Alger à l’aéroport de Maison-Blanche.

Maintenant, il est 1h du matin.  Après avoir dîné sans me presser et lu l’Echo d’Alger, j’ai gagné ma chambre, à l’Hôtel Aletti, le meilleur et le plus vivant d’Alger. Je le connais bien.

Au moment d’entrer dans mon lit, la sonnerie du téléphone retentit.

– Allô, oui ?

– Ici Saint-Ex. C’est vous, Chambe ?

– Oui, c’est moi. Vous êtes ici ! Mais par exemple, qui vous a dit que j’étais là ?

– On sait tout au bar de l’Aletti. Et puis, on vous a vu. J’ai vérifié sur la liste des entrées.

– Mais que faites-vous ici ?

– Trop long à raconter. Et vous ? Mais ce n’est pas tout ça ! On a beaucoup à se dire depuis qu’on s’est vus. Que de choses à raconter ! Venez vite chez moi, chambre 229, même étage. Une bouteille de champagne est là dans le seau, sur la table. Elle attend. Quelle joie de se revoir !

Je suis abasourdi. Saint-Exupéry à Alger ! Et puis vous appeler ainsi, sans façons, à 1h du matin, une bouteille de champagne à la main, c’est bien dans sa manière. Cela fait près d’un an que nous ne nous sommes pas revus.

– Entendu, j’arrive

*

*               *

J’ai regagné ma chambre à 4h du matin. Nous avons parlé durant plus de trois heures. Nous avons les mêmes vues, les mêmes pensées. Nous ressentons la même douleur, la même humiliation de la défaite. Nous ne pouvons l’accepter, elle ne sera pas définitive ! L’Angleterre tient le coup, elle ne transigera jamais. L’Amérique interviendra, c’est sûr, quoi qu’en disent les défaitistes, cette race indécrottable ! La France reprendra les armes.

Saint-Exupéry est aussi patriote que moi, aussi chauvin.

S’il est à Alger, c’est dans l’intention de passer clandestinement aux Etats-Unis. Par Tanger et le Portugal c’est possible. Il ira là-bas, à la fois pour faire publier à New-York le livre qu’il vient d’écrire, Pilote de guerre, et savoir ce qu’on pense en Amérique, pousser dans la mesure où il le pourra les Américains à intervenir, remuer l’opinion à l’aide d’articles, de conférences. Il veut se rendre utile, servir ! Il étouffait en France !

Les Allemands se sont opposés à la publication de Pilote de guerre. La censure l’a mis à l’index.  Comme moi à cause de L’escadron de Gironde, à moins que je ne consente à en supprimer certains passages, ce que j’ai refusé (l’éditeur acceptait[6]).

Saint-Exupéry et moi tout nous rapproche.[7]

Quand il apprend que je suis en Afrique du Nord pour enquêter sur l’état d’esprit de la population à la suite de la défaite et surtout sur l’attitude qu’aurait l’Armée d’Afrique, malgré les ordres probables de Vichy, au cas d’un débarquement de l’armée américaine, il s’écrie :

– Prodigieux ! Quelle coïncidence que notre rencontre ! Si vous voulez de moi, je vous accompagne, je vais avec vous ! Je repousse de quelques jours mon départ en Amérique. C’est passionnant ! Et puis cela me servira pour là-bas !

– C’est entendu, je vous emmène. On ne se quitte pas.

En Goëland (voyage au Maroc)

Le lendemain, j’ai obtenu sans peine du général Têtu, commandant l’Air d’Algérie, (il me connaît bien) un avion, un Goëland avec son équipage, pilote, radio et mécanicien, pour me conduire jusqu’à Rabat. Je veux commencer mon enquête par le Maroc. Têtu est d’accord pour Saint-Exupéry. N’est-il pas lui-même de l’Armée de l’Air ?

Je passe les détails.

A Rabat, le général Noguès, Résident Général me reçoit immédiatement. Lui aussi, il me connaît. Lui signalant la présence de Saint-Exupéry, il l’envoie chercher. La conversation se poursuit à trois. Entretien très cordial. Noguès croit comme nous à la revanche. Il a été gaulliste, parce que sur le moment opposé à la demande d’armistice. Il préconisait la poursuite de la lutte en Afrique du Nord. Maintenant il a compris. Il n’est plus gaulliste, il est à fond derrière le Maréchal.

Peut-être trop…

Instruit du motif de ma venue (je l’ai fait figurer sur l’ordre de mission signé du général Têtu) il se déclare d’accord :

– La population française et la population musulmane, dit-il, sont parfaitement calmes. La défaite n’a pas eu de prise sur elles. C’est un miracle. Elles sont tout entières derrière moi, c’est à dire derrière le Maréchal, derrière la France. Allez partout où vous voudrez dans tout le Maroc. Interrogez les indigènes, les civils, les militaires. Vous avez carte blanche. Il n’y a rien à cacher. Au contraire, c’est réconfortant. L’Armée ? Elle est derrière moi, à mes ordres, disciplinée. Moral excellent. Elle ne songe qu’à la revanche.

Le général Noguès nous retient à déjeuner. Il met à ma disposition (comme le général Têtu) un Goëland avec équipage.  Celui d’Algérie va rentrer à Alger. Saint-Exupéry est, bien entendu, autorisé à m’accompagner. Son nom figure sur l’ordre de mission.

Un message téléphoné nous précédera de proche en proche à Casablanca, Meknès, Fez, Agadir, Ksar-es-Souk.

Nous sommes reçus partout avec la plus grande cordialité. Notre randonnée a commencé par Casablanca.

Nous y sommes hébergés dans sa belle villa d’Anfa par le docteur Henri Comte, chirurgien de grand renom, ami de Saint-Exupéry. Le docteur Comte nous confirme :

– Ici, pas de problème. Tout est normal. La population indigène a été indifférente à la nouvelle de la défaite française. Du moins jusqu’à présent. Avec le musulman il est difficile de se prononcer. Que pense-t-il en son for intérieur ? On ne sait jamais. Mais j’ai bonne impression.

Après dîner, nous prolongeons la conversation jusqu’à 3 h du matin. (Avec Saint-Exupéry il en va très souvent ainsi.) Nous mangeons d’excellents raisins de Marrakech disposés dans une coupe.

Je suis en admiration devant l’érudition littéraire de Saint-Exupéry et de Comte. Ils discutent entre eux et se défient à coups de citations qu’ils vont aussitôt vérifier dans l’opulente bibliothèque du docteur Comte.

Nous repartons le lendemain : Meknès, Fez. L’accueil est partout le même, charmant, réconfortant. On nous accable de questions. Nous arrivons de France ?  Que dit-on, que pense-t-on là-bas ? A-t-on bon moral ? Saint-Exupéry me rappelle à ce sujet la célèbre caricature de Forain pendant la guerre de 1914-1918 : Pourvu qu’ils tiennent ! « Ils », ce sont les civils, les gens de l’arrière. Aujourd’hui, ce sont les Français de France. Ici, au Maroc, on tient le coup, le moral est solide. Ici, c’est le front. On n’est pas sûr de l’arrière, pas sûr de la France.

A Marrakech, l’accueil est particulièrement chaleureux. Le général Henri Martin[8], commandant la division, a tenu à organiser en notre honneur un magnifique déjeuner qui réunit non seulement de nombreux officiers avec leurs épouses, mais aussi les représentants du fameux corps des Contrôleurs Civils qui avec celui des A.I. (les officiers des Affaires Indigènes) a rendu, et rend toujours, de si hauts services au Maroc.

Puis, nous repartons sur Agadir. Et ensuite sur Ksar-es-Souk, la grande base militaire du sud, au seuil du désert.

Entre Agadir et Ksar-es-Souk nous remontons la vallée du Sous. Une épreuve nous y attend.  Notre Goëland a de la peine à monter. Nous sommes bientôt en haute montagne. Il nous faut passer de la vallée du Sous à celle du Todra. Le seuil en est élevé entre les pics du Djebel Toubkal (4 165) et ceux du Djebel Siroua (3 304). Passerons-nous ? Le Goëland, très chargé, est près de son plafond, l’air portant mal. Il rampe. Nous sommes un instant si près du sol qu’on a l’impression qu’on pourrait toucher l’herbe rase de la main. Puis le terrain s’abaisse brusquement sous nos roues. La vallée du Todra ! Nous avons passé le col d’extrême justesse !

Je vois encore Saint-Exupéry, le visage soudain détendu, avec toujours sous le bras l’exemplaire qui ne le quitte pas du manuscrit de Pilote de guerre serré dans un gros cahier noir fermé par un élastique rouge fait d’un morceau de chambre à air de bicyclette (il en a laissé d’autres exemplaires en France) me lancer d’un ton gouailleur :

– Non, quand même, ça aurait fait moche de se casser la gueule avec un Goëland !

Que pense l’Armée d’Afrique ?

Ce sera à Ksar-es-Souk que nous entendrons de la bouche d’un officier de l’Armée d’Afrique la réponse à la question qui depuis mon départ de France me hante.

Beaucoup d’éléments de troupe sont rassemblés autour de la base que baigne l’oued Ziz.  Nous y resterons plus de deux jours, bloqués par une mer de nuages, prisonniers entre Rich et Midelt, dans le cirque de Jaffar dont le verrou culmine à 3.751m avec l’Ayachi, infranchissable pour nous. Plus de soixante officiers sont là, logeant dans des bâtiments et même des villas autour de la grande place construite par la Légion Etrangère et portant le nom du général Giraud. On est là au seuil du farouche et mystérieux Tafilalet dont Giraud, dernier pacificateur du Maroc, fut le conquérant.

Le commandant d’armes d’aujourd’hui est un de mes camarades de promotion de Saumur, lieutenant-colonel de spahis marocains. Les carrières militaires offrent de tels imprévus.  Nous avons eu le temps d’avoir de nombreux entretiens.

– Je te répondrai ce soir.

La veille du jour de notre départ, le temps s’arrangeant visiblement pour le lendemain, j’ai offert un vin d’honneur aux officiers au cercle militaire de la base, en remerciement du merveilleux accueil que nous avons reçu et de toutes les marques d’affectueuse camaraderie dont nous avons été l’objet.

J’ai pris la parole pour un petit speech, que je termine par quelques mots d’espoir en la reprise des armes en vue de la victoire qui est certaine, lorsque l’armée américaine aura débarqué ici, au Maroc, où elle aura été bien reçue.

Voici la réponse textuelle du lieutenant-colonel de spahis, approuvée par les soixante officiers présents. J’en ai, le soir même, écrit chaque parole :

– Nous sommes ici tous pour la revanche. L’Armée d’Afrique est tout entière pour la revanche. Nous ne savons pas la forme qu’elle prendra et les ordres que nous recevrons.

Sans discipline il n’y a plus d’armée, sans elle l’armée tombe en poussière. Nous exécuterons les ordres, tous les ordres, même les plus cruels.[9]

Avant de franchir le seuil de la villa, où nous allions passer notre dernière nuit de Ksar-es-Souk dans les chambres qui nous étaient préparées, Saint-Exupéry a, pour conclure, cette phrase lapidaire. Nous sommes seuls :

– Vous avez entendu ?  Ça nous promet pour plus tard de belles conneries !

Je suis du même avis. Je partage les mêmes craintes.

Saint-Ex part pour l’Amérique

Le lendemain, à Marrakech, nous prîmes congé l’un de l’autre.

Saint-Exupéry, profitant d’une occasion de voiture, allait revenir à Casablanca. Le docteur Henri Comte l’acheminerait sur Tanger. De là, il gagnerait Lisbonne. On lui avait, à Vichy, refusé son passeport pour les Etats-Unis. Mais au Portugal, il y avait des accommodements avec le ciel, on le savait…

Nul doute qu’il réussisse à franchir l’Atlantique.

Pour moi, comme il était convenu avec le général Noguès, je garderai le Goëland pour rentrer à Alger. L’équipage le ramènerait à Rabat.

C’est à l’hôtel de la Mamounia que nous nous sommes quittés devant l’un des plus beaux panoramas d’Afrique sur le balcon de ma chambre, face à la barrière neigeuse de l’Atlas.

Notre dernière poignée de main s’est prolongée, pleine d’affection, lourde d’espoir en l’avenir. La guerre n’était pas finie, elle ne faisait que commencer. Elle allait se propager comme un incendie. L’Amérique, championne de la liberté, se jetterait dans la lutte. L’ennemi tenant le littoral de la France[10], ce serait ici, en Afrique du Nord que débarqueraient les troupes américaines. Nous en avions, Saint-Exupéry et moi, la même conviction, la même certitude.

– Allons, Saint-Ex, quand se reverra-t-on ?

– Eh bien ici, parbleu, en Afrique ! Quand les Américains débarqueront, je vous jure que je serai avec eux. Je vais tout de suite m’en occuper en arrivant à New-York et prendre mon billet de retour. Et vous ?

– Moi, je vais rentrer bientôt en France. Mais je reviendrai aussi quand l’heure en sonnera. Alors rendez-vous à Alger.

– Rendez-vous à Alger !

Nous sommes le 4 décembre 1940[11].

Retour au feu

Aujourd’hui 5 mai 1943.

Deux ans et cinq mois de silence. Plus aucune nouvelle de Saint-Exupéry, toute correspondance étant impossible.

Les Américains ont débarqué le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord. L’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Afrique Occidentale Française ont repris les armes, entrés en quelque sorte en dissidence à l’égard du Maréchal Pétain. Giraud est devenu le grand chef de cette dissidence. Je l’ai rejoint à Alger, en traversant l’Espagne. Je suis auprès de lui, ici, au Palais d’Eté. Il m’a, malgré ma résistance, pris comme ministre de l’Information.

La porte de mon bureau vient de s’ouvrir. Le planton, un spahi superbe bleu et rouge, enturbanné, au visage de cuivre, avance et salue :

– Mon Giniral, y a un Monsieur qui veut ti voir.

– Qui ?

– J’y sais pas.  Y ti connaît. Y veut ti voir.

– Qu’il entre !

Une silhouette robuste s’encadre dans la porte : Saint-Exupéry !

Je me suis levé et me précipite vers lui et lui donne l’accolade :

– Saint-Ex ! Mon vieux !

C’est bien lui.

Il est là, tête nue, mains nues, sans le moindre bagage. Inchangé, un peu maigri toutefois, avec « ses yeux d’oiseau de nuit », aux paupières lourdes, et tout de suite, la gouaille à la lèvre, ce mélange d’humour et de gravité qui lui est si particulier :

– Présent au rendez-vous, mais avec six mois de retard, excusez-moi. C’est de la faute aux gaullistes.

Il arrive en droite ligne d’Amérique.

Je l’ai fait asseoir et lui dis qu’il est ici chez lui, au Palais d’Eté.  On va l’installer, le réconforter.

Il fait signe de la tête que non. Il est arrivé hier, seul civil à bord d’un transport de troupes américain, il est déjà installé et a couché chez un vieil ami à lui à Alger, le docteur Pélissier. Ce qu’il veut, c’est partir immédiatement pour Laghouat et y retrouver le groupe d’aviation 2/33 de grande reconnaissance, avec lequel il a combattu en France, en 1939-40.

Je résume en quelques mots notre conversation de plus d’une heure : New-York est un affreux panier de crabes. Les Français se trouvant déjà sur place et tous ceux qui sont venus s’y réfugier (beaucoup avaient personnellement des raisons de redouter les nazis) sont divisés en deux camps : les gaullistes et les anti-gaullistes.

Lui, Saint-Ex, est anti-gaulliste acharné. Il les a trop vus pendant deux ans, à New-York. Son livre, Pilote de Guerre, a été édité en Amérique à la Maison Française. Le livre a courroucé de Gaulle parce qu’il est opposé à la doctrine gaulliste accablant Pétain et prétendant que les gaullistes sont les seuls « purs ». Tous les autres ne sont que des traîtres puisqu’ils ne se rallient pas à de Gaulle. Cette attitude dissimule un intérêt sordide à s’adjuger plus tard les postes, les prébendes et les honneurs. Saint-Exupéry ne peut plus souffrir les gaullistes.

A New-York, paraissaient deux journaux français : l’un Pour la Victoire, créé par Henri de Kérillis, le héros de l’Escadron de Gironde en 1914, devenu après une entrevue la bête noire de De Gaulle ; l’autre La Marseillaise, organe des gaullistes, dirigé par un fanatique d’obédience communiste, un certain Adrien Tixier [dont de Gaulle fera plus tard un de ses ministres, à Alger (N.d.a.)] et une bande de rédacteurs gaullistes.

Saint-Exupéry, sollicité dès son arrivée, a refusé de collaborer à La Marseillaise. Par contre, il a donné des articles à Pour la Victoire. D’où naturellement tout de suite la guerre avec de Gaulle.

Saint-Exupéry a été le témoin écœuré des manœuvres de racolage et des tentatives de débauchage (non sans un certain succès) auprès des matelots du cuirassé Richelieu et du croiseur Montcalm venus en radoubage aux Etats-Unis. Ces malheureux marins, dupés, se sont amèrement repentis une fois en Angleterre, les Anglais les ayant mal reçus et laissés se morfondre, sans donner des bateaux à de Gaulle.

Au lendemain du débarquement américain en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, Saint-Exupéry a voulu venir immédiatement à Alger. Impossible, Tixier veillait et employait l’influence qu’il avait acquise à Washington pour empêcher le départ de Saint-Exupéry, à l’aide de médisances et de calomnies. Toutes ses démarches pour avoir un passage par avion restaient sans réponse, ou étaient refusées, alors qu’un certain Monnet l’obtenait à sa première demande.

Tixier, à New-York, et de Gaulle à Londres, étaient entrés dans une colère épouvantable (La Marseillaise fulminait) à la nouvelle du débarquement américain au Maroc et en Algérie. On les avait joués ! De Gaulle avait été laissé sur la touche, alors qu’il avait priorité sur Giraud.  N’était-il pas le chef de la France Libre, de la Résistance ? Les Américains s’étaient défiés de lui ! On l’avait tenu dans la plus complète ignorance de l’opération.

Saint-Ex avait été la victime expiatoire indirecte de cette fureur. Il a durant cinq mois été l’objet d’une véritable obstruction.

A la fin, il a réussi à traverser l’Atlantique en prenant place à bord d’un transport de troupes américain, grâce à des connivences. Embarqué le 17 avril, il est arrivé à Alger seulement hier, 4 mai. Une rude traversée !

– Comment cela va-t-il ici ?  (Je note que Saint-Exupéry ne m’appelle plus Chambe comme autrefois.  A présent que je suis devenu général de brigade aérienne, il se croit obligé de marquer le coup en me donnant mon grade. Je ne pourrai jamais l’en faire démordre !  Il me dit Général tout court et non pas Mon Général, ce qui est d’ailleurs peu militaire et assez original[12]). Vous avez vu, Général, ce qui est arrivé, comme nous le redoutions ; les Français ont été assez cons pour tirer sur les Américains !  C’était couru !

– Pas tous, on a réussi à arrêter assez vite cette ânerie horrible.

– Non pas assez vite !  Il y a eu beaucoup de morts des deux côtés. L’effet a été épouvantable à New-York.

Saint-Exupéry termine sa narration par cette phrase :

– Vous savez, je pense que de Gaulle et sa bande exècrent Giraud. Je ne vous apprendrai rien. Ils ont juré sa perte et ils l’abattront par tous les moyens !

A quoi je réponds :

– Vous tombez pile !  Je vais vous annoncer à Giraud. Vous lui répéterez tout ça !  Je crains qu’il se prépare à inviter de Gaulle à venir ici, à Alger, partager avec lui le pouvoir.  Je n’arrive pas à l’en dissuader.

– Inviter de Gaulle !  Il n’est pas fou, non ? S’il savait tout ce qui se dit là-bas, à New-York ! On sait ce qui se prépare à Londres.

– Dites-le lui, vous-même.

– Je le lui dirai.

*

*               *

Age limite : trente ans

Sur sa demande pressante, j’ai réussi à faire prendre place à Saint-Exupéry dans un avion de liaison de l’Air d’Algérie se rendant à Laghouat, où il a retrouvé son ancien groupe 2/33, à quoi il tenait par dessus tout.

Peu après (je crois me rappeler : cinq ou six jours) je le vois reparaître. Il m’apprend que le 2/33 va bientôt quitter Laghouat, pour venir se baser à Oujda. Il s’agit pour lui de se faire transformer en Lockheed P.38 et d’abandonner enfin ses lamentables Bloch 174 de la guerre de 1939-1940 qui lui ont coûté tant de pertes. Saint-Exupéry veut absolument reprendre sa place au combat dans son ancienne escadrille dont l’insigne est une hache. (Elle fait partie intégrante du 2/33.)

Il est donc indispensable qu’il soit admis comme les autres pilotes du groupe à « être transformé » sur Lightning [Eclair (N.d.a;)] (c’est le Lockheed P.38). C’est là que gît la difficulté.  Le Lightning est le joyau de l’aviation américaine. C’est le plus rapide du monde, plus rapide que les avions de chasse allemands. Il peut exécuter des missions de reconnaissance photographique gréé en monoplace, même sans être armé, à l’altitude de 10 000 ou 12 000 m, hors de portée des chasseurs allemands incapables de le rattraper.

Seulement, les instructeurs américains ne veulent le confier qu’à des pilotes éprouvés et jeunes. Ils ont imposé une limite d’âge impérative : trente ans.

– Quel âge avez-vous Saint-Ex, je ne m’en souviens plus ?

– Quarante-deux.

– Alors c’est impossible. Les Américains ne voudront jamais.

– Je veux voler sur Ligtning.

– Mon vieux, c’est très beau de votre part. Mais vous poursuivez une chimère, c’est impossible. Les Américains, je le sais, sont sur ce point intraitables. Il n’y aura rien à faire !

– C’est pour ça, Général, que je viens vous trouver. Obtenez-moi ça !

– Je ne le pourrai pas.

– Alors, Giraud ? Faites-le moi rencontrer. Présentez-moi.

 *

*               *

« C’est ça votre général ? »

C’est au cours de son petit-déjeuner du matin, au milieu de son entourage, à 8 h30 que Giraud aime à accorder audience dans l’intimité à certains visiteurs de choix. Café noir sans lait, ni beurre, pain dur avec un peu de confiture, très peu. Les restrictions sévissent en Algérie.  Giraud tient à donner l’exemple.

Giraud a accepté de recevoir Saint-Exupéry à l’une de ces audiences. J’ai préparé le mieux possible l’entretien. Giraud est prévenu.

Mais l’entrevue se passe mal. Giraud a, dans son for intérieur, résolu d’attacher Saint-Exupéry à son cabinet. Il connaît ses livres. Il pourra aider à la propagande française auprès des Alliés.  Il en fait part à Saint-Exupéry qui refuse en se cabrant. Il est venu reprendre le combat, non pour se mettre à l’abri dans un bureau. Il demande à Giraud d’intervenir auprès d’Eisenhower pour qu’il soit autorisé à piloter le Lightning. Giraud, plutôt froissé, est sec :

– Chambe, occupez-vous de ça !

Puis Saint-Exupéry aborde le récit de tout ce qu’il a vu et entendu à New-York, à propos de Giraud et de De Gaulle (Giraud paraît très intéressé).  Mais Saint-Exupéry (de connivence avec moi) termine son exposé par une mise en garde : si de Gaulle vient un jour à Alger, Giraud sera perdu.

Giraud se lève, pose sa serviette (il la jette plutôt) sur la table et met fin sèchement à l’entretien.

– Mon petit Saint-Exupéry, à chacun ses affaires. Je connais les miennes, à vous les vôtres. Je vous remercie de vos avis. J’ai l’impression que vous me prenez pour le dernier des imbéciles.

En sortant, Saint-Exupéry, un peu pâle, me dit :

– C’est ça, votre général Giraud ?  Ça en promet de belles !

C’est à peu de chose près ce qu’il m’avait dit en d’autres circonstances à Ksar-es-Souk.

 *

*               *

J’ai eu quelque peine à raccommoder les morceaux. Giraud regrettant sans doute d’avoir été trop vif, a consenti à revoir Saint-Ex à un autre petit déjeuner. Et Saint-Ex a lui-même consenti à revenir.

Entre-temps, j’étais monté au Saint-Georges prendre contact avec le général Bedell Smith, chef d’Etat-Major d’Eisenhower, afin de plaider la cause de Saint-Exupéry. Il devait comprendre que Saint-Exupéry était une figure exceptionnelle en France et même en Amérique. A figure exceptionnelle mesure exceptionnelle !

Bedell Smith avait été réticent, promettant d’en référer à Eisenhower, mais sans plus. Inquiet, j’avais décidé Giraud à donner personnellement un coup de téléphone à Eisenhower. Et la décision avait été enlevée, Saint-Exupéry avait été autorisé à piloter le Lightning.

J’ai, par la suite, repensé bien souvent à ces circonstances et j’y repense encore aujourd’hui.  Je me dis que si je n’avais pas mis tant d’insistance (à deux reprises, on va le voir) à faire obtenir cette autorisation à Saint-Exupéry, peut-être n’aurait-il pas été admis à voler sur Lightning et sans doute serait-il encore de ce monde ?

On a voulu me rassurer. De toutes façons Saint-Exupéry, m’a-t-on dit, serait parvenu à ses fins.  Il aurait remué ciel et terre. Il voulait absolument, passionnément, piloter le Lightning. Or, quand on désire passionnément quelque chose, on finit toujours par l’obtenir.

Tout ceci est vrai, mais je conserve néanmoins l’obscur regret, même injustifié, d’avoir été l’intermédiaire en cette affaire d’obtention d’autorisation pour Saint-Exupéry de piloter le Lightning.

*

*               *

Commis-voyageur…

Quand Saint-Exupéry revint pour la seconde fois prendre son petit déjeuner au Palais d’Eté, ce fut pour apprendre de la bouche du général Giraud qu’il avait obtenu l’autorisation tant convoitée. Il eut des mots venus du cœur pour le remercier.

Mais cette autorisation était verbale, il fallait maintenant attendre que la note rédigée par l’état-major d’Air-U.S.A. eût franchi tous les échelons jusqu’à la direction du centre d’entraînement et jusqu’au groupe 2/33, où Saint-Ex comptait pour ordre.  Cela prendrait du temps.

Or, Giraud tenait à son idée première. Il offrit à Saint-Exupéry d’aller faire une tournée de conférences, de causeries plutôt, pour les officiers et sous-officiers dans les camps d’instruction où ils se morfondaient en attendant que s’ouvrît la campagne de libération. Les deux thèmes à développer seraient : patience et confiance.

Saint-Exupéry ne pouvait refuser. Il partit donc en mission.

– Me voici passé commis-voyageur en propagande, c’est de votre faute ! me lança-t-il, gouailleur, en s’installant aux commandes de son Simoun.

Je le vis plusieurs fois au cours de cette tournée. Je me souviens de son indignation lorsqu’il fut témoin du racolage éhonté des agents gaullistes auprès des évadés de France par l’Espagne débarquant à Casablanca, pour les décider à s’engager dans les troupes du général de Gaulle de préférence à celles du général Giraud. Car en fait, hélas, il y avait deux armées.

Saint-Exupéry n’en revenait pas. Son moral en était atteint. Je le trouvai pessimiste. Il l’avait toujours été mais d’une certaine manière. Non qu’il doutât de l’issue de la guerre, de la victoire et de la justesse de la cause d’avoir repris les armes même en dissidence, mais il avait une vue mélancolique de l’avenir qui attendait les hommes après le bouleversement cosmique qui ravageait et, selon lui, avilissait le monde :

– Peut-être pour un millénaire, me dit-il un jour. L’univers ne s’en remettra pas. Il se retrouvera en pleine décadence au milieu de ses gravats et de ses ruines. Pourquoi nous battons-nous ? Par une sorte d’attachement désespéré à des principes que nous ne voulons pas voir disparaître. C’est assez puéril. Pour qui et pourquoi, ces principes ? Mais nous ne pouvons faire autrement. Quand on a écrit les livres que nous avons écrits, vous comme moi, il ne nous est pas possible de ne pas les mettre en action. Que dirait-on si nous agissions différemment ? Que dirions-nous nous-mêmes de nous ? Nous nous débattons dans une forêt de tests. C’est notre test à nous.

Voyez-vous, Général, je hais notre époque. Après cette guerre, quand tout sera fini, nous ne trouverons plus rien que le vide. L’humanité, depuis des siècles, descend un immense escalier dont le sommet se perd dans les nuages et le bas dans un abîme d’ombre. Elle aurait pu le remonter, cet escalier, elle a choisi de le descendre. La décadence spirituelle est effrayante.

Cela me sera bien égal si je suis tué pendant la guerre. Vivant, dans quel job pourrais-je me réfugier ?  Il n’y a pas de job dans un tas de cendres.

Les phrases ci-dessus sont toutes de Saint-Exupéry. Je les ai mises bout à bout, mais il ne les a pas dites ainsi d’un seul jet. Elles m’ont été dites en pièces détachées, au cours d’entretiens tête-à-tête au hasard de nos rencontres, à Alger, à Casablanca, à Oujda et certaines enfin à Sidi-bou-Saïd, les plus émouvantes pour moi parce qu’elles furent les dernières.

Selon mon habitude je les ai notées aussi exactement que possible aussitôt après les entretiens.

Pilote de Lightning et retour au front

Saint-Exupéry fut donc, par une faveur exceptionnelle, autorisé malgré son âge à « se transformer » sur Lightning.

Ce fut pour lui une très grande joie. Il lui semblait que, reprenant son poste de combat à 10 000 m d’altitude, il se hissait au-dessus de cette époque qu’il détestait. Il se libérait.

Sa joie fut vite assombrie. A l’entraînement sur le terrain de la Marsa, en Tunisie, ayant atterri un peu long mais sans dommage hors de la piste et roulant pour revenir au hangar, il brisa le bout d’une aile de son appareil contre le tronc d’un figuier qu’il n’avait pas vu.

C’était un accident bénin d’inattention et non de maladresse, mais les règles dans l’aviation américaine étaient draconiennes : mise à pied et rayé de pilote ! Ses qualités étaient insuffisantes. La distraction était considérée comme une faute rédhibitoire.

Saint-Exupéry était cependant bien confirmé sur Lightning. Il l’avait piloté près de dix heures, sans incident. Il allait pouvoir être affecté à titre, cette fois, de pilote apte aux missions de guerre, dans son cher 2/33 aux ordres du capitaine Gavoille, son ami et frère d’armes de la guerre de 1939-40. La mise à pied était sans appel.

Ce fut un effondrement.

Bien vite il accourut à Alger, c’était au mois d’août 1943. De Gaulle était co-président du Comité de Libération Nationale, mais Giraud cumulait encore (mais pour combien de temps ?) cette même fonction avec celle de commandant en chef des armées de Terre, de Mer et de l’Air. C’est à ce dernier titre que je lui demandai d’intervenir une nouvelle fois auprès d’Eisenhower en faveur de Saint-Exupéry.

Les circonstances étaient bonnes. Giraud venait de lire Pilote de Guerre. Le livre lui avait beaucoup plu, peut-être parce qu’il avait souverainement déplu à de Gaulle. Giraud était bien disposé. Il accepta d’intervenir, sans trop se faire prier.

La démarche traîna en longueur. L’U.S. Air Force n’était pas pressée de donner satisfaction contre toute raison et toute discipline. Giraud par chance s’était piqué au jeu et je ne cessais de le stimuler. Saint-Exupéry redevenu civil, attendait dans l’angoisse à Alger. Pour tuer le temps il exécutait de merveilleux tours de cartes devant ses amis ébaubis. Il se défoulait, mais ce n’était pas une vie.

Relancé et encore relancé, Eisenhower, excédé, finit par décrocher son téléphone et donne l’ordre suivant :

– Ces Français sont impossibles, Giraud le premier !  Ce Saint-Exupéry nous casse les pieds.  Réintégrez-le !  Il nous embêtera peut-être moins en l’air que sur la terre !

A l’autre bout du fil, Walter Bedell Smith arrache une page de son bloc-notes, griffonne quelques mots et passe la feuille à son secrétaire :

« Le pilote français Saint-Exupéry, actuellement radié, est réintégré dans la fonction de pilote. »

                                                                                                                           « Signé : Eisenhower »

– Transmettez en vitesse ce message au Centre d’Entraînement.

C’est fait, nous avons gagné ! Je suis joyeux à la perspective d’annoncer la bonne nouvelle à Saint-Ex.

Et cependant, pour la seconde fois je vais porter la responsabilité et le regret d’avoir servi d’intermédiaire pour faire obtenir pour Saint-Exupéry le privilège d’être, malgré tous les obstacles, admis à voler et à accomplir des missions de guerre sur le redoutable Lightning. N’était-il pas trop âgé pour ces vols prolongés, seul à bord, à 10 000 m d’altitude, alors que c’était déjà une épreuve certaine pour des pilotes jeunes ?

Dernier entretien Sidi-bou-Saïd

Malheureusement je n’en ai pas noté la date. Elle a dû se situer aux tous premiers jours de juillet, probablement les 6, 7 ou 8[13].  J’ai un repère. J’avais profité d’un voyage de liaison à Alger du général Juin. Nous arrivions du front d’Italie ; il y avait juste un mois que nous avions pris Rome, puis Sienne. Et maintenant nos éléments avancés étaient sur l’Elsa, ils approchaient de l’Arno. Bientôt, ils apercevraient Florence.

Cependant le Corps Expéditionnaire Français allait être retiré d’Italie, en prévision du futur débarquement en Provence. Pourquoi n’exploitait-on pas la victoire d’Italie pour développer l’offensive par le Brenner et le seuil de Vénétie ? On pénétrerait en Autriche, en Bohême et de là on arriverait en Allemagne du Sud avant les Russes ! Juin ne décolérait pas. Il se rendait à Alger pour protester et obtenir une révision du plan d’opérations.

Il m’avait déposé au passage sur l’aérodrome d’El Aouina (Tunis) où il me reprendrait avec le même avion le lendemain après-midi. J’avais quant à moi à poursuivre un projet d’achat d’un bout de terrain sur le promontoire de Sidi-bou-Saïd dont j’avais chargé un homme d’affaires de la Marsa.

Il était trois points du monde où je souhaitais pouvoir peut-être me retirer aux jours de la retraite si je ne disparaissais pas au cours de cette guerre. Sidi-bou-Saïd était sans doute le plus beau.

*

*               *

A peine atterri à El-Aouina, j’eus la surprise et la joie d’apercevoir Saint-Exupéry déambuler sur le terrain. Lui-même venait d’atterrir sur son Lightning accompagnant le commandant du groupe 2/33, le capitaine Gavoille, sur un autre Lightning.

Ils arrivaient de Corse pour je ne sais plus quelle cérémonie de famille[14]. Madame Gavoille était venue se fixer à Tunis pour être le moins loin possible de son mari.

Une voiture étant mise à ma disposition, j’offris à Saint-Exupéry de m’accompagner à la Marsa, et de monter ensuite jusqu’à Sidi-bou-Saïd, s’il en avait le temps. Il accepta avec empressement. Il y avait plus de deux mois que nous ne nous étions pas vus, depuis l’incident de sa radiation puis de sa réintégration comme pilote de Lightning[15]. Au mois de mai, j’étais parti pour l’Italie, peu avant la bataille du Garigliano. Depuis, j’étais sans nouvelles de lui.

 *

*               *

A la Marsa, j’avais éprouvé l’amère déception d’apprendre que le projet que je poursuivais se révélait impossible. Le bout de terrain que je convoitais (une dizaine de très vieux oliviers sur une prairie inculte à l’extrême pointe du promontoire de Sidi-bou-Saïd) était classé abous. C’est à dire que depuis un temps immémorial, il se transmettait par legs de père en fils comme bien de famille sans qu’il ne fût jamais possible de le vendre ou de l’aliéner par prêt ou location. La loi islamique l’interdisait. Un bien abous est religieusement sacré. Il doit être à jamais conservé dans l’état où il se trouve au jour de son classement abous ; réservé pour l’éventuelle construction d’un lieu de prières, mosquée ou simple marabout.

Ceci expliquait sa physionomie de terrain vague et abandonné qui m’avait séduit. S’il en avait été autrement il y aurait beau temps qu’il aurait été acheté par un touriste britannique pour y construire quelque bungalow. De toute façon il m’aurait échappé.

Cette réflexion avait quelque peu tempéré mon regret, demeuré cependant très vif.

Le village de Sidi-bou-Saïd d’incontestable origine turque a conservé une couleur locale saisissante. Sur la petite place centrale pas plus grande qu’une chambre à coucher, abritée de quelques platanes, se tiennent à longueur de journée, assis en rond, quelques vieux enturbanés, à barbe blanche, fumant le narghilé disposé au centre du cercle. Immobiles, hiératiques et indifférents, ils n’ont pas un regard pour le passant étranger. Ils l’ignorent. Sidi-bou-Saïd eût enchanté Pierre Loti.

Dépassant les dernières maisons, j’ai conduit Saint-Exupéry jusqu’à « mon terrain ». Il ne connaissait pas l’endroit et poussa un cri d’admiration :

– Ainsi, général, c’est ici chez vous ?

– Vous l’avez dit, c’est presque chez moi.

– Quelle merveille !

Etendus sur l’herbe sous l’ombrage ensoleillé des oliviers, c’est là que nous devions avoir notre dernier entretien. Le promontoire où nous nous tenions était chargé d’histoire. Il dominait par une falaise verticale d’une vingtaine de mètres le passage par où sortait jadis la flotte carthaginoise pour gagner la haute mer. Les ruines de Carthage, à notre droite, étaient loin de nous. Que de fois, les vaisseaux d’Annibal avaient dû doubler au plus près ce promontoire, pour aller livrer combat à la flotte romaine, au temps des guerres puniques !

Déjà le soleil baissait.  A nos pieds les eaux calmes du Golfe de Tunis emmêlaient et démêlaient tour à tour les magnifiques arabesques vertes et mauves dont le dessin changeait de minute en minute. Et comme toile de fond se découpaient haut sur le ciel rouge les deux cimes jumelles d’un violet sombre du Bou Kornin.

Alors Saint-Exupéry avait parlé :

– Quel calme ! La nature se fiche pas mal des hommes et de leurs guerres d’enfants.  Annibal, Scipion l’Africain, qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui ? Qu’en reste-t-il ? Une civilisation enfouie sous la terre. Il n’en subsiste que Caton avec son Delenda Carthago ! L’esprit survit, la matière disparaît ! (Toujours cette magnifique érudition de Saint-Exupéry.)

Le voilà lancé, il continue :

– Que restera-t-il de notre civilisation à nous, où le spirituel a été massacré ? Jamais l’esprit n’a été plus qu’aujourd’hui écrasé sous la matière. Que restera-t-il de nos avions, de nos Buick et de nos Hotchkiss, de nos transistors, de nos camions et de nos frigidaires, de nos caméras et de nos machines à coudre ? Que restera-t-il de nous-mêmes si nous ne savons pas hausser nos enthousiasmes au-dessus des monstres de la mécanique issus du cerveau de nos ingénieurs ? C’est ça, parait-il, la civilisation. Cette civilisation est idiote.  Je l’ai prise en grippe !

« D’ailleurs, je me demande pourquoi je me bats ? Si la France n’avait pas été vaincue en 1940, je refuserais de prendre part à cette mêlée absurde, à cette guerre civile des peuples civilisés. Qu’est-ce que je fais avec mon casque et mon masque à oxygène, mes écouteurs et mon laryngophone, avec mes bretelles de parachute et tout ce fourbi autour de moi ? Je suis un homme d’un autre âge. Je suis contemporain de Joachim du Bellay, ou à la rigueur d’Arvers avec son sonnet, son mystère et son secret.

« La civilisation aurait dû s’arrêter là. Pourquoi avoir été plus loin ? Tout le reste est de trop. (Il mâchait un brin d’herbe et le jeta.) Voyez-vous, Chambe, voyez-vous, Général, je me demande ce que nous foutons tous ici ? Quand nous aurons délivré la France, qui ne le mérite pas, il n’y aura plus qu’une chose à faire : passer au marteau-pilon tout ce qu’a fabriqué notre progrès imbécile et revenir à tout prix à un siècle en arrière, peut-être plus, remettre l’esprit à sa vraie place. Si on ne le fait pas, l’humanité s’ensevelira de ses propres mains. Amen !

Nous nous levâmes et revînmes à la voiture à la sortie de Sidi-bou-Saïd.  Sur la petite place, les fumeurs de narghilé étaient toujours là, immobiles et indifférents.

– Voilà les vrais sages, dit Saint-Exupéry, ils se moquent pas mal de nos moteurs à explosion. Ils savent vivre.

Telles sont les dernières phrases que j’ai entendues de sa bouche. Au carrefour de la Marsa, nous nous séparâmes. Une autre voiture l’attendait.  Il était invité. Je ne devais plus le revoir…

La lettre au général X…

Un mot à ce sujet. On a pensé m’identifier comme destinataire de cette fameuse lettre, trouvée non sur sa table et attendant d’être postée, mais au milieu du flot de ses papiers épars.  Quand avait-elle été écrite ?

S’il m’est permis d’émettre un avis, je dirai qu’il est en effet vraisemblable qu’elle m’était destinée.  Saint-Exupéry reprend en effet dans ce texte les thèmes que je lui ai, à plusieurs reprises, entendu développer au cours de nos entretiens tête-à-tête.  On y retrouve ce terme de « désert humain » dont il s’est servi plusieurs fois en me parlant, à Sidi-Bou-Saïd, par exemple.

Et puis surtout il y a dans cette lettre cette phrase qui m’a frappé et n’a pu être écrite qu’à mon intention : « Il ne reste rien que la voix du robot à la propagande (pardonnez-moi). » Ce mot de « propagande » et ce « pardonnez-moi » sur le ton de la plaisanterie se rapportent à l’époque où Giraud, au Palais d’Eté, l’avait envoyé dans les camps faire de la propagande en faveur de la patience et de la confiance.  Je l’y avais vivement encouragé.

– Me voici commis-voyageur en propagande, avait goguenardé Saint-Exupéry.

L’allusion semble claire[16].

Il est parti

Ainsi, c’est le 31 juillet de cette année 1944 que Saint-Exupéry nous a quittés. Ce matin-là, au petit jour, partant en mission, il a tiré derrière lui la porte de sa chambre.  Il ne l’a pas rouverte.

Il avait atteint à une telle transcendance spirituelle, à une telle altitude qu’il ne pouvait plus redescendre sur la terre des hommes. Deux solutions seulement s’offraient à lui : ou bien être tué à la guerre ou s’enfermer dans une cellule de l’abbaye de Solesmes. Le destin a choisi pour lui la première. C’est bien, il l’avait méritée…

Comme Guynemer, comme Mermoz, la déchéance du cercueil lui aura été épargnée. Il était trop grand pour lui. Ses yeux se sont fermés sur l’éblouissante lumière de l’horizon sans limites du ciel ou de la mer et de l’Eternité.

René Chambe

Notre série « Antoine de Saint-Exupéry et René Chambe »
1/5 – Souvenirs sur Saint-Exupéry par René Chambe
2/5 – Lettre de Saint-Exupéry au général Chambe
3/5 – A propos de la « Lettre au général X »
4/5 – Lettre au général X
5/5 – Lettre de René Chambe à Rumbold et Stewart

[1] Le texte reproduit ici est à peu de chose près l’article publié par la revue Icare en deux parties (Icare, n°78, 1976 ; Icare n°96, 1981). Il semble s’agir d’une version préparatoire qui présente quelques nuances. Nous y avons réintégré les intertitres ajoutés par la revue. En 1964, René Chambe a écrit une première version plus courte de ses souvenirs sur Saint-Exupéry, jamais publié semble-t-il. Il précise « On me presse aujourd’hui d’évoquer quelques souvenirs sur lui ». Le texte ne concerne alors que le voyage au Maroc de novembre 1940. On s’en réfèrera ici à plusieurs reprises en tant que « Version 1964 ».
[2] Ce n’est pas tout à fait exact. A l’époque dont parle René Chambe, il est édité chez Baudinière. En revanche, peu avant le 2e conflit, il est au travail avec Flammarion en effet pour l’écriture de l’Histoire de l’aviation qui ne sera finalement publiée qu’en 1949. Son premier livre publié chez Flammarion est Equipage dans la fournaise. 1940. en 1945.
[3] Jean Lasserre, rédacteur en chef de la revue Icare.
[4] Il s’agissait bien encore de Paris-Soir (et non Sept-Jours) pour lequel Chambe a écrit une série d’articles publiés entre décembre 1940 et janvier 1941.
[5] Version 1964 : René Chambe évoque la date du 18 novembre.
[6] Edition Baudinière.
[7] Dans la Version 1964, Chambe met en scène la conversation, Saint-Ex y apparait plus défaitiste que dans la suite du récit de la version Icare :
« En peu de mots, je sus qu’il souffrait aussi cruellement que moi de la défaite. Mais à ma différence, il craignait qu’elle ne fût définitive.
Le spectacle de la force allemande, immense, l’avait impressionné. Il hésitait sur le parti à prendre. Il lui manquait l’espérance.

– Je suis démobilisé. Mon groupe, le II/33 avait été replié ici, en Algérie. Que faire maintenant ?

– Vous avez l’intention d’aller à Londres ?

– Jamais de la vie, par exemple ! Il y a mieux à faire. Je vois plus loin et plus grand. Vous croyez à la revanche, moi pas, mais s’il y a la moindre chance, elle ne pourra venir que de l’Amérique. Mais pas d’illusion, l’Amérique ne marchera jamais. Au nom de quoi marcherait-elle, je vous le demande ? Les Américains ne sont tout de même pas assez bêtes (il employa un mot bien plus coloré) pour venir se jeter tête baissée dans ce guêpier, dans cette magistrale pagaille.

– Ils le feront comme ils l’ont fait en 1917, au nom de la Liberté. Ce sont des démocrates convaincus, de grandes idéologues. Ils ont horreur de tout ce qui est dictature. Ils voudront abattre Hitler comme ils ont abattu Guillaume II, vous verrez !

– Vous croyez ça, Général ? (Je notais que Saint-Exupéry ne m’appelait plus familièrement par mon nom Chambe, comme il le faisait autrefois. Il m’appelait maintenant curieusement Général, et non Mon Général, comme le font tous les hommes). Vous croyez ça, vous, Général ? Moi, je ne le crois pas. Et puis je les connais, les Américains ne sont prêts ni matériellement, ni moralement. N’ayez pas d’illusions. L’Angleterre tiendra le coup peut-être encore, six mois, un an, et puis elle se résignera à faire une paix honorable avec l’Allemagne sur le dos de la France. Il faut être réaliste, voir la situation en face.

– Vous êtes pour Vichy, alors ? Vous parlez comme le Maréchal Pétain, comme Laval.

– Non, je ne suis pas pour Vichy. Notez que le « Vieux » fait tout ce qu’il peut, il joue sûrement le double jeu, il travaille les deux tableaux, la victoire allemande et la victoire anglaise, mais il n’y aura pas de victoire anglaise.

– Il y a aura une victoire anglaise si l’Amérique vient la soutenir.

[…]
Il baissa la voix : au fond, s’il partait pour New York, c’était dans l’espoir, mais un espoir très faible, qu’il y avait quelque chose à tenter là-bas, une campagne pour décider l’Amérique à se jeter dans la guerre. Des Français s’en occupaient déjà là-bas, Kérillis par exemple. Saint-Exupéry me cita d’autres noms que j’ai oubliés. André Maurois, je crois. Il allait les rejoindre, s’installer là-bas. Ce serait plus effectif que d’aller à Londres.

– Pourquoi Londres ? L’Angleterre est en guerre, il faut la laisser se débrouiller, nous n’avons pas la prétention maintenant de l’aider, non ? Je ne suis pas gaulliste. Avec leurs injures au micro, ils gênent « le Vieux » qui a bien assez de mal à se dépêtrer tout seul ! Ils feraient mieux de l’aider ou de se taire. »

[8] Henry Martin
[9] Dans la version préparatoire (voir note 1), René Chambe écrit :
« Je me suis enfin risqué à poser la question qui me hante depuis mon arrivée en Afrique. Je m’adresse à l’officier le plus élevé en grade, commandant d’armes de Ksar-es-Souk, un lieutenant-colonel de spahis, mon camarade de promotion à Saumur :

– Dis-moi, si un jour les Américains arrivent ici au Maroc, comme il est à prévoir, pour nous aider à libérer la France et que vous receviez l’ordre de les empêcher de débarquer, que ferez-vous ?

La réponse arrive, sans hésitation :

Je ne sais pas. Cela dépendra des ordres reçus. Sans discipline, il n’y a plus d’armée. Sans discipline, l’armée tombe en poussière. Et le pays est perdu. On vient de le voir il y a six mois en France. Nous obéirons aux ordres, à tous les ordres, même les plus cruels.»

Réponse aussitôt approuvée par tous les officiers présents. »
[10] Anachronisme de l’auteur car à l’époque des faits relatés, le Sud de la France est toujours en zone libre.
[11] Ici se termine l’article publié dans Icare, n°78, 1981. Cependant, cette dernière phrase indiquant la date n’a pas été reproduite.
[12] Voir aussi l’extrait de la Version 1964. Sur ce point, on observe que la « Lettre au général Z », reproduite dans Ecrits de guerre. 1939-1944 (pp 471-422) adressée probablement au général Brosset commence aussi par « Cher Général »…
[13] René Gavoille, commandant le 2/33 et ami de Saint-Exupéry, a recueilli dans le journal de marche ses missions et déplacements : « 8-10 juillet Voyage à Tunis sur le 126 pour le baptême (différé) de Christian Gavoille ». Ce qui explique que René Chambe aperçoive aussi René Gavoille pour le baptême de son fils finalement célébré fin juillet. Ecrits de guerre (1939-1944), Gallimard, 1982.
[14] Son unité est basée à ce moment-là en Sardaigne (source www.antoinedesaintexupery.com). Il s’agit du baptême de Christian, fils de René Gavoille dont Saint-Exupéry est le parrain. Voir aussi note précédente.
[15] Saint-Exupéry a été radié en août 1943, il n’a pu reprendre du service qu’en avril 1944 (source ibid.).
[16] René Chambe s’est déjà expliqué au sujet de la « lettre au général X » dans une lettre adressée à Richard Rumbold et Margaret Stewart pour l’écriture de leur essai Saint-Exupéry tel quel, Del Duca, 1960. Un extrait de sa lettre y est reproduit en annexe. Voir notre article 5/5 de la présente série.

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).

https://generalrenechambe.com

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