Écrite très probablement le 7 juin 1943 alors que Saint Exupéry effectue ses vols de formation sur le Lockheed P-38 « Lightning », cette fameuse lettre non envoyée fut retrouvée dans ses affaires personnelles après sa disparition (31 juillet 1944). De multiples éléments du texte nous permettent d’avancer, à la suite de René Chambe lui-même, que ce dernier en était très probablement le destinataire. Voici l’exposé de ces éléments.
Le lieu et la date
C’est d’une part la phrase « Je viens de faire quelques vols sur P-38. C’est une belle machine » qui permet de dater la « Lettre au général X » au temps de ses premiers contacts, en juin 1943, avec le fameux avion américain. Il se trouvait alors à Oujda au Maroc, tout près de la frontière algérienne.
Mais il y a un autre passage qui permettrait de dater plus précisément la lettre, il s’agit de la mention d’un discours du général Giraud :
« À ce sujet, j’ignore si le remarquable discours que le général Giraud a prononcé — et que la presse nous apportait ici avant-hier — doit quelque chose de ses thèmes à mon inquiétude. Le passage, concernant la résistance invisible et le sauvetage de l’Afrique du Nord, était exactement ce dont les hommes avaient soif. […] De toute façon, le discours était nécessaire : il a été remarquablement réussi ».
Le 4 juin 1943 au soir, Giraud prononce à Alger un discours (ainsi que de Gaulle) à l’occasion de la formation du Comité Français de Libération Nationale, de nature à concrétiser l’union nationale incarnée par Londres et Alger. Ce discours est publié le lendemain, notamment dans le quotidien « Le Courrier du Maroc » du 5 juin (rappelons que Saint Exupéry est au Maroc). Il écrit sa lettre en évoquant ce discours paru « avant-hier », nous sommes donc très probablement le soir du 7 juin.
L’écrivain et journaliste Curtis Cate, auteur de la biographie « Saint Exupéry. Laboureur du ciel » (Grasset, 1973 pour l’édition française, réduite par rapport à l’édition américaine d’origine) écrira bien plus tard à René Chambe, le 7 janvier 1974 :
« Il y a un point sur lequel je dois insister. Cette lettre ne fut pas écrite après une conversation que Saint Ex a eue avec vous en Tunisie, en 1944 ; elle a été écrite bien avant, à la base d’Oujda, où Saint-Ex commençait son entrainement sur P-38 au mois de juillet 1943 [ndlr : plutôt juin 1943 !]. Saint Ex, en vous parlant plus tard, n’a fait que vous répéter ce qu’il avait écrit mais non envoyé. (Je n’ai pas essayé de faire le rapprochement mais j’ai l’impression que cette lettre fut écrite à la suite du bombardement de Cassino par des B-24 américains ; mais ce n’est là qu’une hypothèse. Il faudrait retrouver la date de ce bombardement.)
Pour changer de sujet, après Henry-Haye, Ambassadeur de Vichy à Washington en 1940-1942, qui m’a menacé d’un procès pour une phrase ironique que j’ai citée de la part de Raoul de Roussy de Sales, voici René de Chambrun qui monte à l’attaque. Roger Beaucaire insiste qu’il a bel et bien vu Laval dîner à l’Hôtel du Parc et qu’il a bel et bien entendu Saint Ex s’écrier, en le voyant : « Voilà le salaud qui est en train de vendre la France ! » Vous a-t-il dit quelque chose de pareil pendant le voyage que vous avez entrepris ensemble à travers le Maroc, en octobre-novembre 1940 ? »
Curtis Cate semble réagir ici à la lettre de René Chambe aux auteurs de Saint Exupéry tel quel (Del Duca, 1960), Rumbold et Stewart, dans laquelle il précise que cette lettre reprend certainement après coup (c’est-à-dire après leur ultime rencontre début juillet 1944) les thèmes de leur conversation récente (lettre reproduite en annexe de l’ouvrage, à lire en cliquant sur le lien proposé ci-dessus).
Nota : en juillet 1944, l’unité de Saint Exupéry, le groupe de reconnaissance II/33 commandé par René Gavoille, était basée à Borgo en Corse. Mais contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là sur internet, cette lettre n’est pas le dernier texte écrit par Saint Exupéry et ne peut être datée du 31 juillet 1944. D’aucuns veulent la présenter de cette façon fantasmée comme le « testament » de Saint Ex, lettre mystérieuse au destinataire inconnu, demeurée posée là, sur sa table de travail. En revanche, une phrase nous parvient plus aigüe dans cette lettre du 30 juillet 1944, la veille de son vol sans fin, adressée à son ami Pierre Dalloz : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. » (Œuvres complètes. Pléïade T 2, p 1050).
En conclusion sur ce point, et là aussi pour détromper les internautes qui voient ici où là des lieux et dates différentes (Oujda, juin 1943 ; La Marsa, juillet 1943 ; 31 juillet 1944), insistons sur le fait que le document ne porte ni date ni lieu et qu’il conviendra toujours d’inscrire l’hypothèse la plus probable entre crochets : [Oujda, 7 juin 1943]. Le jour du 7 juin n’ayant jamais été avancé, nous le proposons ici.
Le destinataire
Il est toujours un peu délicat de chercher à déterminer le destinataire de cette « Lettre au général X » car cela n’ajoute rien au texte ni au mérite du destinataire ! Nous allons voir que quelques éléments du texte assez révélateurs (notamment celui sur Giraud – supprimé de la version publiée dans Icare – et celui sur la propagande) nous laissent penser, presque affirmer, que le général Chambe était bien le destinataire de la « Lettre au général X« , cette lettre « longue, illisible, et inutile. Mais je me sens assez sombre, et j’ai besoin d’une amitié« , cette lettre qui, sans doute pour ces raisons invoquées, ne fut jamais envoyée !
Reprenons les mots de René Chambe lui-même, écrits pour la revue Icare (n° 96, 1981, p. 41) :
« Un mot à ce sujet. On a pensé m’identifier comme destinataire de cette fameuse lettre, trouvée non sur sa table et attendant d’être postée, mais au milieu du flot de ses papiers épars. Quand avait-elle été écrite ?
S’il m’est permis d’émettre un avis, je dirai qu’il est en effet vraisemblable qu’elle m’était destinée. Saint-Exupéry reprend en effet dans ce texte les thèmes que je lui ai, à plusieurs reprises, entendu développer au cours de nos entretiens tête-à-tête. On y retrouve ce terme de « désert humain » dont il s’est servi plusieurs fois en me parlant, à Sidi-Bou-Saïd, par exemple.
Et puis surtout il y a dans cette lettre cette phrase qui m’a frappé et n’a pu être écrite qu’à mon intention : Il ne reste rien que la voix du robot à la propagande (pardonnez-moi). Ce mot de « propagande » et ce « pardonnez-moi » sur le ton de la plaisanterie se rapportent à l’époque où Giraud, au Palais d’Eté, l’avait envoyé dans les camps faire de la propagande en faveur de la patience et de la confiance. Je l’y avais vivement encouragé.
– Me voici commis-voyageur en propagande, avait goguenardé Saint-Exupéry.
L’allusion semble claire. »
Chambe insiste ici sur la courte mission confiée à Saint Exupéry par le général Giraud mais on sait surtout que René Chambe fut lui-même, entre février et mai 1943, le « ministre de l’Information et de la Propagande » de Giraud au sein du Commandement en chef français civil et militaire, d’où aussi sans doute ce « pardonnez-moi » (lire aussi la lettre de René Chambe à Rumbold et Stewart à ce sujet, c 1960).
Enfin, c’est parce que Saint Exupéry évoque précisément le général Giraud sur deux sujets qu’il est permis de penser que ces lignes s’adressent en particulier à Chambe, ami fidèle et dévoué, devenu son chef de cabinet militaire. Et puis il y a cette phrase : « Cher général, mis à part ces dernières lignes concernant une visite qui m’a laissé un vague malaise, je ne sais trop pourquoi je vous fatigue de cette lettre« . Le premier sujet de ces dernières lignes, nous l’avons déjà vu quant à la datation, est celui du discours, le second concerne sa rencontre avec lui qui ne se serait pas très bien déroulée, comme une affaire déjà connue entre Saint Exupéry et son destinataire :
Je regrette de m’être, l’autre matin, si mal exprimé auprès du général Giraud. Mon intervention a paru lui déplaire comme une faute de goût ou de tact ou de discipline. Je m’en affecte absolument la faute : il est difficile d’aborder, à bâtons rompus, de tels problèmes. J’ai échoué par hâte. […] Cher général, mis à part ces dernières lignes concernant une visite qui m’a laissé un vague malaise, je ne sais trop pourquoi je vous fatigue de cette lettre longue, illisible (j’ai le poignet droit cassé, j’ai du mal à me faire lisible), et inutile. Mais je me sens assez sombre, et j’ai besoin d’une amitié.
L’affaire est bien connue, en effet. Chambe raconte comment il avait préparé cette entrevue pour le temps d’un petit déjeuner et à l’issue duquel Saint Exupéry en sortant lui jeta son fameux : « C’est ça votre général ? ». Et Chambe de tâcher de provoquer une deuxième rencontre pour arrondir les angles :
J’ai eu quelque peine à raccommoder les morceaux. Giraud regrettant sans doute d’avoir été trop vif, a consenti à revoir Saint-Ex à un autre petit déjeuner. Et Saint-Ex a lui-même consenti à revenir.
Pourquoi Chambe n’a-t-il pas avancé pour la revue Icare cet argument de taille au sujet de la double mention de Giraud ? Peut-être avait-il oublié ce passage depuis la lecture faite dans le Figaro de 1948 ? Et sans doute est-ce aussi parce que la revue elle-même a pu lui soumettre le texte tronqué précisément (et pourquoi donc ?) de ce passage.

L’agenda de poche de René Chambe à la page du 15 juin 1943 : « Dîner interallié avec St Exupéry ». Les deux hommes sont à Alger, peu avant la promotion de Saint Ex au grade de commandant tandis que Chambe n’est plus à l’Information (depuis début mai suite à la victoire en Tunisie) mais chef du cabinet militaire de Giraud.
Dernier point, Saint Exupéry partage ses premières impressions de vol sur le P-38. Ce n’est ici que spéculation mais enfin : Saint Ex s’adresse à Chambe d’une part d’aviateur à aviateur, et d’autre part parce que c’est grâce à Chambe et à son entremise que Giraud est intervenu auprès d’Eisenhower en faveur de son intégration et donc à son autorisation d’entrainement et de vol sur l’avion américain.
Les hypothèses général X / général Chambe
Rappelons ici quelles sont les autres hypothèses émises.
Dans Ecrits de guerre (1939-1944) (Gallimard, 1982 et 1994), les auteurs des notes, Nicole et Louis Evrard, écrivent dans le chapitre « Mises au point » :
« Juin 1943. « Lettre non envoyée, destinée au général X. » (Ici pp. 276-283)
Elle a été publiée notamment dans Le Figaro littéraire le 10 avril 1948 ; puis sous forme de brochure : Que faut-il dire aux hommes ? Lettre au général X…, 1948. Voir la revue Icare, n° 96, pp. 31-41, 50-51.
Cette lettre a passé pour être destinée au général René Chambe, qui l’atteste dans Icare, n° 96, p. 39, comme il l’avait fait dans R. Rumbold et M. Stewart, Saint Exupéry tel quel, Paris, Del Duca, 1960, pp. 329-331. Toutefois, selon le regretté Henri Alias, le vrai destinataire aurait été le général Béthouart. »
Il semble qu’il y ait ici erreur (et confusion avec la lettre suivante « au général Z. »), le colonel Alias évoque en réalité le général Brosset (Voir la revue Icare, n°108, pp. 61-61. Vol. VII, 1984).
Puis juste après, au sujet de la « Lettre au général Z. »
« 3 juillet 1944. « Lettre au général Z. » (Ici pp. 417-422.)
Publiée partiellement dans P. Chevrier, Antoine de Saint Exupéry, 1949, pp. 243-245 (datée « décembre 1943 »). Mêmes extraits dans Icare, n° 96, p 53 Publiée in extenso d’après une copie carbone de l’original dans Écrits de guerre…, 1982, pp. 388-392, avec la date fautive du 3 juillet 1943.
On a tenu couramment cette lettre pour adressée au général René Chambe, qui donne lui-même des précisions à ce sujet dans une lettre aux Éditions Gallimard, 16 août 1977. (Écrits de guerre…, 1982, pp. 388-389.) Selon Henri Alias, le vrai destinataire aurait été le général Brosset. »
En effet, il y a inversion, dans cette même revue Icare n°108, Alias avance le nom de Béthouart pour cette « Lettre au général Z. »
Bernard Marck, plutôt convaincu par Chambe, écrit dans « Antoine de Saint Exupéry. T 2 La gloire amère : 1937-1944 » (Archipel, 2012), également en note 2 du chapitre 50 :
« Nombre d’hypothèses ont circulé concernant l’identité du général X. Selon le colonel Henri Alias, il s’agirait du général Diégo Brosset, chef de la 1re division française libre. Le nom du général Béthouart sera aussi évoqué. Mais le général Chambe apporte la réponse, de manière délicate, dans son témoignage à la revue Icare, n° 96, printemps 1981 »
Le colonel Alias était l’ancien commandant du groupe II/33 avant l’armistice de 1940, et donc ancien chef de Saint Exupéry. Il le connaissait bien. Alias avance deux arguments sur le nom de Brosset : le vouvoiement employé dans la « Lettre au général X », affirmant (à tort) que le tutoiement était de règle entre les deux amis Chambe et Saint Exupéry, et une certaine proximité de parcours géographique et d’affectations militaires. Cependant, il écrit aussi (et on pense aux quelques lignes de Saint Exupéry sur Giraud qui de ce fait écarte Brosset comme Béthouart, et implique en sous-texte Chambe) :
« On peut s’étonner que des liens d’estime, sinon d’amitié, se soient maintenus entre Brosset, gaulliste de la première heure, et Saint Exupéry qui, certes, ne l’a jamais été. »
Chambe et Saint Exupéry ne se tutoyaient pas. La lettre que nous reproduisons ici (article 2/5) l’atteste sans équivoque. On s’étonne en revanche que Chambe relate – dans une lettre à Pierre Charpentier de 1979 et publiée dans la revue Icare n°108 (proposée en annexe de cette série) – une conversation sur le mode erroné du tutoiement, et c’est bien la première et unique fois. Quant à une certaine proximité de parcours entre Chambe et Saint Exupéry, il n’y a rien à ajouter à ce que dit brièvement Chambe : les années trente pour les deux écrivains ont été maintes fois l’occasion de rencontres mondaines, littéraires et privées. En 1933 par exemple, ils participent tous les deux à une série de conférences lors de l’Exposition des Souvenirs de l’Aviation au Petit Palais. Ou encore en 1936, Saint Exupéry fait partie du jury composé par l’Aéro-Club de France, jury qui remet à Chambe le Grand Prix littéraire pour son livre Enlevez les cales ! Certes, ils ne se tutoyaient pas, mais de grands amis qui portaient beaucoup d’estime l’un envers l’autre, ils l’étaient assurément.
Arrêtons-nous un instant sur l’hypothèse Béthouart. On peut lire sur le site internet dédié à Saint Ex qu’il obtient enfin de la mission Béthouart le 1er avril 1943 un ordre de mobilisation qui l’amène à se présenter à Alger début mai 1943 (où il rencontre à nouveau Chambe dès son arrivée).
François d’Agay, neveu de Saint Exupéry, nous précise par ailleurs, pour l’écriture de cet article :
« Le général Béthouart avait proposé à Saint Exupéry de l’emmener à Londres, mon oncle a refusé à juste raison, accepter c’était se condamner à attendre la fin de la guerre dans un bureau d’état major à l’ombre du général de Gaulle. C’est impensable. Homme des grands espaces, très conscient des risques, Saint Exupéry est reparti non pas pour la gloire dont il se fichait mais parce que il en sentait le besoin pour lui même. »
Les deux versions de la « lettre au général X »
Deux versions circulent dans les publications et sur internet. Nous ne sommes pas en mesure, pour l’instant, de dire quelle est la version la plus fidèle au document original.
La version du Figaro littéraire fut publiée le 10 avril 1948. Il s’agit également du texte publié par des bibliophiles dans un fascicule intitulé Que faut-il dire aux hommes ? Enfin, on retrouve cette version dans la revue Icare, n° 96, 1981 (Disons qu’elle est présentée comme telle). Le texte commence directement par « Je viens de faire quelques vols sur P-38 », sans l’apostrophe « Cher général« . Il y a beaucoup d’autres mots qui diffèrent de la version évoquée ci-après. Enfin et surtout, il manque un large passage de deux paragraphes (!) où Saint Exupéry évoque le général Giraud, sa rencontre avec lui et un certain discours.
La version publiée dans Ecrits de guerre… (Gallimard, 1982) est celle qu’a choisi Pierre Jarrosson pour le premier site internet consacré au général Chambe. La version commence par « Cher général ». On peut lire ici « nous sourions de ces naïvetés » pour « niaiseries » dans l’autre version. Il y a aussi, semble-t-il, une erreur de date dans une phrase de Saint Exupéry : « les missions sans profit ni espoir de retour de juin 1939 » (juin 1940 dans la version Icare)
Nous avons donc décidé de recréer (le terme est choisi à dessein) dans notre 4e article une version intermédiaire afin de corriger ici ou là les erreurs ou approximations de l’une ou de l’autre. Ceci dit à l’intuition, sans connaître le texte original… On retrouve ainsi « naïvetés » et « juin 1940 » de la version Icare mais on a rajouté « Cher général » et surtout les deux paragraphes manquants sur le général Giraud.
Notre série « Antoine de Saint Exupéry et René Chambe »
1/5 – Souvenirs sur Saint Exupéry par René Chambe
2/5 – Lettre de Saint Exupéry au général Chambe
3/5 – A propos de la « Lettre au général X »
4/5 – Lettre au général X
5/5 – Lettre de René Chambe à Rumbold et Stewart
Annexe – Lettre de René Chambe à Pierre Charpentier
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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).
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