1914-1918 La guerre de René Chambe

Un cavalier en 14

Août 14 : Campagne de Lorraine

« La guerre est déclarée. C’est le plus beau jour de ma vie ! », cette phrase ouvre le premier journal de guerre du jeune sous-lieutenant Chambe. Il a 25 ans et forme un couple harmonieux avec sa jument Ma-Zaza ! Il est chef de peloton (une vingtaine d’hommes) du 3e escadron (commandé par le capitaine de Langlois) du 20e Régiment de Dragons de Limoges (commandé par le colonel Gailhard-Bournazel). Avec le 15e Dragons, ils forment la fameuse Brigade des Quinze-Vingt, la 10e Brigade de cavalerie qui s’est illustrée à Nancy en août 14. Cette brigade fait elle-même partie de la 10e Division de Cavalerie indépendante. Le jeune Chambe plein d’idéal s’est approprié la phrase que l’on prête à Henri de la Rochejaquelein : « Si j’avance, suivez-moi ! Si je recule, tuez-moi ! Si je tombe, vengez-moi ! ». Il nous raconte :

« J’avais dit la même chose à mes cavaliers, au moment du départ. Cela les avait fait doucement rigoler. L’idée leur avait paru cocasse d’avoir à me tuer si je reculais.     Tant mieux ! C’était une bonne chose de les faire rire, alors que tous les visages étaient marqués par l’angoisse. Cela avait détendu l’atmosphère ». (Route sans horizon, Plon, 1981, p.52)


René Chambe - carte Sa guerre 14-18


Les 2e et 10e DC sont chargées de couvrir la concentration de la IIe armée du général de Castelnau sur les contreforts de Nancy. La chose est faite le 16 août et l’offensive est lancée dans le couloir lorrain des Etangs entre Metz et Strasbourg mais se heurte rapidement à un front très fortifié et à des troupes ennemies mal estimées. Chambe rappelle les grands rôles de la cavalerie : exploiter la victoire ou protéger la retraite. Elle protègera la retraite de la IIe armée violemment prise à partie.

Septembre 14 : bataille de la Marne

Après l’épisode lorrain, les cavaliers embarquent à Chaligny pour Epernay en région rémoise. L’ennemi avance dangereusement vers Paris. Le 6 septembre, c’est la fin de la retraite et le 2e Corps de Cavalerie du général Conneau (incorporant la 10e DC) est mis à la disposition du nouveau chef de la Ve armée, Franchet-d’Espérey, qui vient de remplacer Lanzerac relevé de ses fonctions ! Et c’est la bataille de la Marne. Chambe est de la prise de Château-Thierry le mardi 8 septembre au soir. Alors que la mort est omniprésente, il se rappelle une conversation du 2 août dernier avec l’épouse d’un camarade :

« […] Ne faites pas de folies ! Au revoir ! C’est alors que j’avais mesuré tout ce qu’il y avait peut-être d’inhumain, d’égoïste dans la joie qui me gonflait le cœur et que je cherchais à ne pas montrer. Cette heure que j’avais tant souhaitée, combien d’autres l’avaient redoutée ! J’étais seul en cause, moi, et la guerre, j’étais fait pour ça ! J’étais très jeune et j’avais le plus beau grade de l’armée française, sous-lieutenant ! ». (Adieu cavalerie ! La Marne, bataille gagnée, victoire perdue, Plon, 1979, p.45)

Quelques jours plus tard (13 et 14 septembre), c’est à un étonnant raid, au raid de Sissonne qu’il prendra part et dont il tirera enseignements et colère. Il en fera le sujet principal de son livre « Adieu cavalerie ! La Marne, bataille gagnée, victoire perdue ». On pourrait le résumer en deux sentences présentes dans le livre : « Seule l’inaction est infâmante » (règlement de cavalerie) ou encore « La guerre de cavalerie est affaire de lieutenants » (Napoléon au duc de Bergue). C’est l’histoire de circonstances mal exploitées selon Chambe, faute de vivacité, de rapidité, d’audace ! Le général Conneau en prend pour son grade et on peut s’amuser à lire ces lignes écrites un mois auparavant, extraites de son carnet de guerre au jour du 7 août, alors qu’il voit passer le général : « Le général Conneau passe près de nous l’air confiant. Cet homme en impose vraiment. On sent qu’il sait et fera ce qu’il veut. » (source : archives familiales René Chambe, carnet de guerre).

De ce mois de septembre, Chambe va raconter le dernier assaut de cavalerie digne de ce nom. Il n’en était pas mais il n’était pas loin. Chambe en a été béat d’admiration, il a voulu rendre cet hommage de cavalier à cavalier. L’escadron de Gironde (Baudinière, 1935) a été un grand succès littéraire.

Course à la Mer

Dernières galopades avant que le front ne se cristallise jusqu’aux opérations en Yser (Belgique). Chambe se voit honoré par deux citations à l’ordre du régiment dans la première semaine d’octobre où la mort n’a pas voulu de lui à quelques millimètres près. Le 3 novembre à Kemmel (près de Dranoutre), c’est un éclat d’obus qui passe entre ses jambes, ses deux voisins n’auront pas sa chance : le maréchal des Logis Souquet et son brigadier Vialle. L’automne est là, Chambe a vu mourir les sous-officiers de son peloton qu’il affectionnait particulièrement. Il déplore une blessure pour sa jument et se souvient aussi des propos du lieutenant de Malherbe, écuyer à Saumur en 1913 :

« Messieurs, rappelez-vous une seule chose : si nous avons un jour la guerre, soignez votre cheval comme la prunelle de vos yeux […] comme s’il valait un million. Mais le jour du combat, alors jetez-le sans hésiter sur le tapis, dépensez-le, comme s’il ne valait plus qu’un sous ! » (Adieu cavalerie ! La Marne, bataille gagnée, victoire perdue, Plon, 1979, p.80)

Mais… il semble que le temps du cheval est fini…

Equi finis

Nous reprenons là le titre de l’épilogue de son livre (op cit.). Cette période correspond aux premières demandes d’officiers volontaires pour l’aviation, alors qu’on ne lui confie encore que des missions de reconnaissances. La chasse n’existe pas encore. Chambe sent que désormais, c’est « là-haut » qu’il faut être, c’est donc là-haut qu’il demande à servir.

« Le règne du cheval de guerre était évidemment terminé. Sa principale mission, la reconnaissance, devenue impossible pour lui, passerait à l’aviation. Le domaine de l’aviation s’ouvrait immense et mystérieux. Qui pourrait aujourd’hui en fixer les limites ? Qui pouvait dire que s’il y avait encore quelque part de belles chevauchées à conduire, ce ne serait pas dans le ciel qu’il faudrait les chercher ? » (Adieu cavalerie ! La Marne, bataille gagnée, victoire perdue, Plon, 1979, p.279)

Début décembre 1914, il commence son apprentissage à Versailles pour être breveté « observateur ».

L’escadrille 12

Observateur dans l’escadrille D6

Alors que les avions sont biplaces, on recherche des pilotes et des observateurs. L’heure n’est pas encore à l’aviation de chasse mais les aéroplanes servent à observer l’ennemi et même à lui jeter quelques bombes. Chambe est d’abord affecté en tant qu’observateur, et pour une très courte durée, à l’escadrille D6 (D comme Deperdussin, constructeur d’avion). Il lui arrive de « visiter » les tranchées pour voir ce qu’il s’y passe, pour parler aux officiers auxquels sont destinés les précieux renseignements acquis pendant les survols. Il rapporte des descriptions saisissantes d’une de ces promenades en janvier 1915, conscient de la valeur historique de ce qu’il note.

Retenu pour la MS12

L’escadrille MF 12 vient d’être entièrement rééquipée en Morane-Saulnier « Parasol » et est rebaptisée MS 12. C’est que le commandant de Rose, chef de l’aéronautique de la Ve Armée, s’est battu auprès de sa hiérarchie pour obtenir ce qu’il voulait : mettre sur pied une escadrille « de chasse », c’est-à-dire concevoir qu’on peut – qu’on doit – se battre aussi dans le ciel et ne pas se contenter de l’avion pour observer et bombarder. Il faut poursuivre, pourchasser les avions ennemis, les abattre dans les cieux ! Il en confie le commandement au lieutenant de Bernis et choisit attentivement ses recrues. Chambe en fait partie. Nous sommes fin février 1915. Il retient ces mots de Rose : « Qui ose gagne ! ».

Château de cartes et avions en papiers ? Balles réelles…

Un mois après sa création, l’escadrille fête ses deux premières victoires. Elles sont signées de Jean Navarre (pilote) et Robert (observateur) le 1er avril, et de Pelletier-Doisy (pilote) et Chambe (observateur) le 2 avril. Ce sont les 4e et 5e victoires aériennes françaises, la 3e fut celle d’un certain Roland Garros, le 1er avril également avec une mitrailleuse, c’est une première ! L’aviation est à l’ère de l’exploit individuel, c’est le temps des « chevaliers du ciel ». La mitrailleuse n’équipe pas encore les avions, on tire à la carabine ! Quatre balles ont suffi à Chambe pour abattre son premier avion grâce au talent de son pilote du jour Pelletier-Doisy. En temps normal, il est l’observateur-tireur du fameux Jean Navarre qui restera pour ces aviateurs le plus grand des pilotes avec Guynemer.

« L’escadrille des anges » pour reprendre le titre du roman de Jean des Vallières, également aviateur de la 12, est la gardienne de Reims, de sa cathédrale et de ses anges de pierre… Elle  est installée un temps au village de Rosnay alors que son château est retenu pour loger les équipages. Cette vie de château ne fait pas oublier que parmi le personnel militaire, l’aviateur est celui qui a le plus de risque de ne pas rentrer vivant le soir… Pas de parachute à bord de ces avions de bois et de toile ! Château de cartes et avions en papiers…

Chambe, alias « Panachard » est blessé en avril 1915. Ce jour là, il est passager de Navarre. Le fantasque pilote, lassé d’une mission sans rencontre, décide de rentrer au terrain en rase motte, procédé ô combien grisant mais absolument défendu. Chambe, chasseur dans l’âme, lui signale une outarde-canepetière qui prend son envol, Navarre vire brutalement. Trop près du sol… L’avion s’écrase avec fracas, Navarre est prisonnier dans la carlingue, Chambe est projeté à plusieurs mètres. Navarre s’en sort indemne, Chambe est blessé à la cuisse.

1916 : de Verdun à la mort d’un grand chef

Le lieutenant Chambe (lieutenant depuis sa victoire du 2 avril 1915) est breveté pilote militaire seulement en février 1916 bien qu’il ait appris à piloter à « l’école du colonel ». Il obtint un brevet civil (Fédération Aéronautique Internationale) en septembre 1915. Le « colonel », René Mesguich, fut une figure de l’escadrille. Son âge canonique de 47 ans lui valut ce surnom emprunt de respect, mais il n’était pas plus colonel qu’évêque. L’escadrille devient N 12 car elle est équipée en Nieuport XI, le célèbre « Bébé » Nieuport de chasse monoplace muni d’une mitrailleuse Lewis fâcheusement sujette à l’enrayement. Il faut être bon tireur et fin manœuvrier. A Verdun, la bataille ne fait que commencer et l’on dépêche tout ce que l’aviation a de mieux. Pétain a demandé le commandant de Rose à ses côtés pour rééquilibrer la guerre aérienne avec cette fameuse phrase : « Je n’y vois rien ! Rose, nettoyez-moi ce ciel ! ». Les aviateurs de la 12 se relaient à Verdun mais le temps est au vol en escadrille en formation, finis les exploits héroïques individuels. En 1916, un avion seul est voué à la mort certaine mais on laisse les génies du manche continuer comme ils l’entendent. Navarre,« la sentinelle de Verdun » dont la géniale indiscipline est devenue légendaire y accumule les heures de vol et les victoires. C’est un héros.

Chambe est provisoirement détaché de l’escadrille en avril 1916 et travaille auprès du commandant de Rose et des ses adjoints, Morrisson et Le Révérend. Son sort ne lui plait guère mais il sait que de Rose tente d’obtenir la création de nouvelles escadrilles, il en a promis une à Chambe. Le 11 mai, le chef admiré et respecté se tue en avion lors d’une démonstration. Stupeur chez les aviateurs. Finalement, c’est un autre horizon, très inattendu, qui s’ouvre devant René Chambe en plein été 1916 grâce à Le Révérend, successeur de Rose.

En Roumanie (1916-1917)

Bucarest en fête, Bucarest défaite

Le destin mène Chambe en Roumanie alors qu’on est assuré de l’engagement de ce pays dans la guerre à nos côtés. De nombreux Français sont envoyés pour aider la Roumanie dans cette intention, quelques mois avant l’arrivée de la Mission française en Roumanie du général Berthelot. Chambe part le 7 août, quittant la grande verrière de la gare Saint-Lazare puis Le Havre, Southampton, Newcastle, Bergen, Tornéa, Moscou, Kiew, arrivant le 25 août à Bucarest. Le 28 août 1916 (de notre calendrier, soit le 15 août du calendrier Julien), la Roumanie déclare la guerre à l’Autriche, Chambe est témoin de la liesse dans la capitale. Chambe est stupéfait. Il n’imaginait pas que le conflit s’engagerait autrement que contre la Bulgarie pour établir un pont avec la Grèce et le général Sarrail. Il pressent le désastre, et à juste titre. Chambe est chargé d’organiser une aviation de chasse. Bien que basé au terrain de Pipera en bordure nord de Bucarest, il se déplace beaucoup et se heurte aux maladresses d’un officier supérieurs roumains. Il exige de commander une escadrille qu’il constituera comme il l’entend. Il obtient ce qu’il veut et se retrouve commandant de l’escadrille N 1 de Roumanie, au personnel très cosmopolite. Mais les circonstances se gâtent. L’impensable de produit : Bucarest tombe aux mains des ennemis.

L’hiver 16-17

Pendant cinq semaines, entre décembre 1916 et janvier 1917, une éprouvante retraite repousse les alliés jusqu’aux Carpates. Le froid est terrible, Chambe connaît la désorganisation la plus totale, obligé de déménager de terrain en terrain jusqu’à ce que la retraite prenne fin. La neige tombe, les conditions de vol sont exécrables. Puis peu à peu, à Pufesti, le printemps fait surface, la blancheur déprimante du paysage se colore mais Chambe perçoit déjà chez les alliés russes de graves faiblesses. Incontestablement, ce qui sera la Révolution russe sourd déjà. On doute de la fiabilité du soutien russe, ce qui compromet gravement les chances de victoires.

Jusqu’à Maresti et Marasesti

Finalement, le sursaut russe arrive. L’escadrille est à Onesti. Les batailles de Maresti et Marasesti en juillet et août 1917 rendent aux Roumains l’honneur perdu selon les mots de Chambe. Chambe n’a qu’à peine le temps de participer au « Verdun roumain ». Le 24 juillet, il est blessé au pied lors d’un combat aérien aux aurores alors que les troupes combattent dans la grande offensive de Maresti. Dans sa chambre d’hôpital où on le soigne, un officier, prince russe de son état, vit ses dernières heures. Ses hommes ont refusé de se battre, ils lui ont tiré dessus…

Convalescence au château de Ghidigeni

Le capitaine Chambe (nommé capitaine à « titre temporaire » le24 décembre 1916) mène une vie de « semi rond de cuir » au château de Ghidigeni, propriété de la riche famille Chrissoveloni qui a offert le gîte à la famille royale. Plusieurs fois, il est invité à partager la table de ses hôtes en présence de la reine et du roi de Roumanie des mains duquel il reçoit la Croix avec glaives. Mais il doit enfin rentrer en France par la même route improbable qu’à l’aller, quatorze mois auparavant. Il traverse la Russie en octobre 1917, en pleine ébullition !

1918 avec le 10e corps d’armée

Repos et mariage

Chambe termine sa convalescence en France et retrouve les siens. Surtout, il décide avec Suzanne Maurat-Ballange de se marier, ils se sont promis l’un à l’autre en… 1914, avant la guerre. Il est affecté  en mars 1918 comme adjoint au commandement des forces aéronautiques du 10e Corps d’armée puis finalement comme commandant par intérim dans l’été. Il connaît tous les fronts décisifs.

Les fronts de la victoire. Enfin l’Alsace !

Front de Champagne, de l’Artois et enfin d’Alsace. On retient l’Alsace car René Chambe a été beaucoup plus disert sur ces dernières heures de guerre que sur toute l’année 1918. Après l’armistice du 11 novembre, on organise le retrait des troupes allemandes et la progression des Français. Ainsi, il entre avec deux officiers qui l’accompagnent en Alsace alors que la tanière est encore chaude. Ils sont chargés de vérifier l’état du terrain d’aviation de Niedernai (Bas-Rhin) et ont revêtu leur tenue de 1914, héritée de 1870, pour mieux être reconnus ! Etranges impressions de ce moment unique où les visages se tournent au passage de leur véhicule le 17 novembre. Ils sont en train de comprendre, explosion de joie et de liesse. Le village tient à fêter solennellement et en grandes pompes le 2 décembre suivant les premiers Français à être entrés dans Niedernai depuis 70. Chambe retient également l’entrée des troupes françaises à Strasbourg le 22 novembre. Sa correspondance est alors ponctuée de nombreux points d’exclamation !

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La vie, l’œuvre et les archives du général d’aviation et écrivain René Chambe (1889 – 1983).

https://generalrenechambe.com

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